Nous avons été contactés par un Français domicilié dans les régions montagneuses du nord de la Thaïlande. Nous aimerions que vous preniez en charge ce contact. »
Géraldine Allais est nègre. Elle travaille pour La Mémoire sélective, une maison d’édition à la singulièremission : publier les biographies d’illustres anonymes désireux de laisser derrière eux une quelconque trace. C’est dans une zone de jungle et de non-droit entre la Thaïlande du Nord et la Birmanie, ou plutôt, le « Myanmar » – le bien-nommé « pays merveilleux » en birman –, dans la république autoproclamée des Karen, qu’atterrit un beau jour Géraldine. C’est dans cette zone de fiction non identifiée, où folâtrent les gorets et où fourmillent les geckos, que Frédéric Gruet promène allégrement son personnage et son lecteur. Ni reportage, ni roman de guerre, ni récit d’aventures, ni feuilleton picaresque, L’Art de creuser un trou est avant tout la désarmante histoire d’un fourvoiement généralisé : de grandes causes peuvent provoquer de petits effets, et vice-versa. Ou comment se retrouvent en plein mouvement rebelle une ribambelle de personnages à la solitude bien aiguisée. « Noël Sixte, médecin placebo de la république karen », « legénéral Bo Gyi, un homme aussi rond de corps que d’esprit », Lord Richard Flanagan, dandy écossais, « artistiquement né à Las Vegas », Lola le perroquet bleu à la langue manquante, Than Maung Thin, personnage qui, tout juste « nommé général par un général » pour mater les terroristes, n’aspire qu’à la tranquillité, et se met en peine de creuser un trou… Autant de figures de loosers forcenés, desperados en quête de (presque) rien.
« Pai avait longtemps servi de refuge à tout ce que l’Occident comptait de marginaux, de débauchés, de pervers et de sages (ce qui n’était pas rien). S’installer à Pai signifiait avant tout refuser. Quoi ? Cela n’avait aucune espèce d’importance et beaucoup auraient d’ailleurs été bien incapables de préciser ce qu’ils refusaient avec autant de véhémence. Non, refuser, il suffisait de refuser : là résidait l’essentiel, l’incontournable, l’unique sésame de cet improbable bout du monde. Mais tout passé doit prendre fin un jour. Celui-ci n’avait pas fait exception : il était bel et bien révolu. L’Histoire avait joué son répertoire classique : les baroudeurs occasionnels avaient succédé aux naufragés de la vie. »
Loin du misérabilisme et du nombrilisme dont font trop souvent preuve les premiers romans, et sans se résumer jamais à l’anecdote pittoresque qu’il semble exhiber pourtant au premier abord, le récit de Frédéric Gruet a de quoi surprendre. Si les lieux ressemblent quelquefois à des décors de carton-pâte que ne renierait pas le Jean Echenoz de Je m’en vais, les personnages ont une densité existentielle et charnelle qui donnent toute sa saveur à ce roman.
Mais si l’auteur tire tout particulièrement son épingle du jeu, c’est grâce à un « montage » rusé de la narration. Conçu comme une interview mêlée de bribes plus ou moins décousues de récit, et rythmé par les chutes d’obus, L’Art de creuser un trou est à lire comme une facétieuse mise en abyme de l’art de la narration. Truffé d’incises et d’ajouts ironiques – auquel on pourrait parfois reprocher leur lourdeur stylistique –, il relègue souvent au second plan son argument, pour donner à partager le plaisir de mettre en scène, d’ordonner, de trier, et de tout mêler.
Chloé Brendlé
L’Art de creuser un trou
de Frédéric Gruet
Gallimard, 416 pages, 21 €
Domaine français Les faits papillons
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Chloé Brendlé
Aux frontières des genres et des attentes, Frédéric Gruet signe un curieux premier roman, caustique et dépaysant.
Un livre
Les faits papillons
Par
Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.
