En 1983, lors de la publication espagnole des six premiers livres des Lances rouillées, Juan Benet précise comment la lecture de Shelby Foote, auteur d’une volumineuse Histoire de la guerre de Sécession, l’amène à reconsidérer l’énormité de son projet. Quand bien même la conversion d’un « phénomène historique national en vue de sa représentation à échelle locale (provoquerait) les déformations suffisantes pour fournir une composition imparfaite », il décide de restreindre le champ de sa chronique de la guerre civile espagnole en décrivant les opérations défensives d’une zone délimitée et fictive : Región. Imaginée en 1961, cette province mythique d’une Espagne rurale où se déroule l’essentiel des intrigues bénétiennes devient le théâtre miniature de campagnes opposant Républicains et Nationalistes. Entre effet de réel et fabulation, analepses et digressions narratives, Les Lances rouillées déploie toute une armada de personnages dans le destin contrefait desquels la plume de Juan Benet fourrage et tranche.
Le capitaine Arderiús, l’un des membres du Comité républicain de défense réunis dans le salon du cloître du Collège des Piaristes ce 8 février 1938, exhorte ses collègues à surmonter leurs divergences. Ensemble, ils doivent déterminer quel jour de mars ils s’engageront à lancer une offensive contre Macerta. D’aucuns, comme Estanis, ont encore à l’esprit les premiers assauts du col de Socéanos, en 1936, la « terre molle et noire retournée, parsemée de cratères et de rochers, où se traînaient, lents, gauches, désorientés et circonspects, les miliciens, comme des larves délogées de leur nid, indifférents aux cris, plaintes et gémissements ». D’autres, Juan de Tomé ou Enrique Ruán, faisant fi des lectures et autres interventions, confectionnent des figures de papier ou dessinent soit des lacis, soit des toits en pagode. De nombreux passages des Lances rouillées s’attachent à dépeindre ces réunions au cours desquelles le choix d’un plan stratégique, des chefs de brigade, requiert d’interminables conciliabules. Et Juan Benet ironise sur la probité guerrière quand la répartition des forces équivaut à la « méthode selon laquelle deux collégiens, désignés comme capitaines, choisissent parmi leurs compagnons de classe ceux qui vont constituer leurs équipes respectives pour la compétition qui aura lieu pendant la récréation ».
Champ de bataille romanesque criblé de longs détours réflexifs, de métaphores savoureuses (comme ce soleil d’hiver laissant « apparaître une joue derrière le jambage d’un nuage ») et de références irréfutables (l’exil d’Isabel II d’Espagne), Les Lances rouillées contraint l’attention du lecteur. Il l’oblige, à la façon d’un imprudent bravant le plus septentrional des cols de la sierra de Región, à entrer dans « un jeu qui n’ (offre) qu’une issue et un seul gagnant déjà annoncé ». Qu’importe. Passés la première partie de ce roman-somme, la vrai-fausse « camaraderie des armes », les traîtres, les défaitistes et les pouvoirs de l’hypnose, engageons-nous dans le septième livre.
Juan Benet s’engouffre dans l’imbroglio généalogique d’Eugenio Mazón, le commandant en chef de la 203e brigade Mixte qui, au dixième livre, parviendra à assiéger, sans un coup de feu, Entreforte, un village situé au-delà des sierras régionaises. L’arrière-grand-père d’Eugenio, un dénommé Ricardo, après avoir fait fortune en Argentine, épouse la fille d’un émigré sicilien. De retour sur sa terre natale, Ricardo rêve d’une existence patricienne et filialement féconde. À sa mort, le legs d’une sale affaire provoque la division des Mazón en deux camps irréconciliables. Fruit du colportage de Ventura León – inépuisable camelot qu’un lecteur tatillon serait tenté de confondre avec la figure de l’auteur –, certains détails de ce drame familial forcent volontiers le soupçon. Un soupçon dont Juan Benet, tacticien littéraire aux antipodes du réalisme d’un Benito Pérez Galdós, pare nombre de ses textes (cf. Une méditation, Passage du Nord-Ouest, 2007).
Le 5 janvier 1993, Juan Benet meurt sans avoir parachevé la quatrième partie des Lances rouillées, à savoir le Livre XV en partie rédigé et le Livre XVI composé de fragments. Les éditions du Passage du Nord-Ouest ont pris le judicieux parti de publier l’ensemble de l’œuvre. Aux portes de Macerta, les hommes de la 203e brigade Mixte achoppent sur la supériorité des forces phalangistes. Ils n’ont plus d’autres voies que celle du sauve-qui-peut, du renoncement à un « destin partagé ». Dans quelque fossé, un canon amputé d’une roue et un cheval « comme un jouet de carton hypertrophié » gisent. Qu’est-ce qu’une guerre, fût-elle juste ou injuste, sinon le « carnaval du rebut », l’« époque zénithale » des restes. Des restes avec lesquels les fragments textuels inhumés entrent en curieuse résonance…
Jérôme Goude
Les Lances rouillées de Juan Benet
Traduit de l’espagnol par Claude Murcia
Passage du Nord-Ouest, 679 pages, 29 €
Domaine étranger Stratégie romanesque
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Jérôme Goude
Juan Benet inventorie les acteurs des conflits militaires et familiaux qui affectent une contrée imaginaire d’Espagne de 1936 à 1938.
Un livre
Stratégie romanesque
Par
Jérôme Goude
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.
