Nous ne sommes pas toujours conscients des luttes que nous menons. Elles nous dépassent parfois, nous précèdent, s’imposent à nos esprits encore embués de pensées, de réflexions, quand déjà les éléments du drame sont en place. Georges Wilson, d’avoir tué le jeune Elder Briggs d’une batte de base-ball, n’a rien saisi des réflexes qui l’ont poussé à frapper le jeune voleur noir (« Effraction »). Sa guerre à lui n’est plus, une fois l’homicide connu, de s’en défendre, mais de rectifier sa réputation – et faire savoir sa condition d’Indien pour échapper à l’accusation de meurtre racial.
Guerre contre la maladie – et ses effets sur soi-même ou ses proches, amenant à entonner, au chevet d’un père mourant, un « chant de guérison » avec le patient, même si « ce chant est temporaire, mais en de pareilles circonstances, le temporaire suffit » (Danses de guerre »), vain combat contre la mort, mais vraie lutte pour la vie, donnant envie de « foudroyer du regard les gens sans tumeur avec leurs jolies têtes sans tumeur » suite à un IRM réveillant les angoisses liées à l’hydrocéphalie des premières années de Sherman Alexie – les pires combats étant ceux que l’on mène contre soi-même.
De n’avoir pu accepter les confidences de son ami d’enfance, le fils d’un « James Stewart » républicain « populiste » élu sénateur, embarqué par les convictions de son père – et les impératifs de sa carrière politique – sombre dans une homophobie dont il ne comprendra que trop tard les funestes conséquences. C’est que « dans ce monde imparfait, nous les êtres humains imparfaits, nous avons besoin d’être protégés les uns des autres ». à moins de se tourner vers Dieu – et ses silences – d’admettre qu’il réside en chaque être une part de libre arbitre, capable de discerner le bien du mal, mais d’abandonner tout de même à une puissance supérieure l’issue de nos fautes. « Nous n’avons ni le besoin ni le droit de nous juger pour des pêchés qui nous ont peut être déjà condamnés aux flammes de l’enfer. » (« Le fils du sénateur »)
Pour autant, la morale catholique du père Cœur d’Allène (là aussi, les sources autobiographiques jouent avec la fiction) – foi désavouée au bout de douze années d’examen de conscience – pas plus que les quilts (couvertures en patchwork) fabriqués par la mère Spokane selon une vision protestante du pardon collectif ne parviennent à rassembler les pièces du puzzle humain auquel nous sommes confrontés dans nos rapports (« Catéchisme »).
Reste alors à faire de notre chemin de vie une ballade – au sens plein du terme – rendre grâce pour les réconforts inattendus, et que l’on soit « un Américain du XXIe siècle à qui l’on avait appris à pleurer ses petites et grandes pertes en chantant des tubes du Top 50 » (« La ballade de Paul néanmoins ») ou « qu’un garçon de plus/Un guerrier jouet qui explose/En silence et prend le sentier de la guerre avec joie » (« La demeure des braves »), garder vivante au cœur l’étincelle du plaisir d’être là.
Alternant courtes nouvelles, interviews et poèmes, Danses de guerre offre un tableau cubiste de ces situations où le rôle social le dispute aux élans de l’âme. Fidèle à son regard sur l’humanité, conjuguant distance et tendresse, Sherman Alexie renvoie dos à dos doctrines et croyances, usant de l’humour et de la dérision, acculant clichés et stéréotypes, qu’il s’agisse de l’appartenance ethnique – et les leurres de la condition d’Amérindien –, des rôles de père, de fils, de mari, ou d’ami – pour mieux exhumer la part de vérité en chacun, ses forces, ses faiblesses, dans les combats quotidiens que nous menons pour parvenir à nous entendre, un peu.
Lucie Clair
Danses de guerre de Sherman Alexie
Traduit de l’américain par Michel Lederer,
Albin Michel, 197 pages, 19 €
Domaine étranger En lice !
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Lucie Clair
Le nouveau recueil de nouvelles de Sherman Alexie fait le point sur les guerres, grandes et petites, que nous menons avec nos contemporains.
Un livre
En lice !
Par
Lucie Clair
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.
