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Essais Ouvrir la voix

avril 2011 | Le Matricule des Anges n°122

Entre science et littérature, Éric Chauvier propose de repenser la vocation de l’anthropologie afin qu’y résonnent les paroles vivantes qu’elle recueille.

Anthropologie de l’ordinaire : Une conversion du regard

Il peut sembler paradoxal que les sciences sociales, portées par l’esprit des Lumières et revendiquant une volonté de comprendre l’Autre – le non civilisé, le « non encore entré dans l’Histoire » –, aient depuis leur naissance nourri envers ce dernier un préjugé empreint d’autant d’arrogance et de mépris. Dès l’origine, à travers les travaux de ses maîtres fondateurs, l’anthropologie a curieusement traité les individus qu’elle observait comme de simples éléments-témoins, substituables les uns aux autres. Des êtres dont la singularité, la conscience, la personnalité étaient niées ou au mieux négligées au profit d’un usage jugé autrement plus fécond : la capacité de chacun d’eux, considéré comme un informateur et un échantillon forcément représentatif, à témoigner de la réalité collective dont il était issu.
C’est cette démarche, née dans le contexte des empires coloniaux alors à leur apogée et largement poursuivie par la suite, qui est la cible du propos critique de l’anthropologue Éric Chauvier. La lecture de ses ouvrages précédents, parus aux éditions Allia, Anthropologie, Si l’enfant ne réagit pas, ou encore le très récent Contre Télérama (voir Lmda N°120) permettait d’entrevoir combien sa conception de la science sociale était éloignée de celle de ses prédécesseurs. Ces livres brefs, tenant à la fois de l’essai et du récit, où l’on découvrait la forte implication d’un auteur se voulant sujet interagissant avec d’autres, questionnant sa propre histoire en même temps que la leur, étaient des jalons sur un parcours hétérodoxe qui apparaît ici dans toute sa cohérence. Anthropologie de l’ordinaire propose en effet de repenser une discipline qui, en se parant des atours de la science positive, a trop souvent omis une part essentielle de ce qui la constituait : l’expérience d’une rencontre entre deux subjectivités irréductibles, celle d’un observateur et celle d’un individu observé. Un dialogue dont les « dissonances » pouvaient faire surgir un sens toujours mouvant.
Le sous-titre de cet essai, « Une conversion du regard », dit assez bien l’intention de son auteur. Il s’agit de s’attaquer de façon radicale à une conception jusqu’ici dominante de la science sociale. Au cœur de celle-ci figure un dispositif d’exclusion du témoin ­aboutissant à ce qu’Éric Chauvier nomme « désinterlocution » : la production finale d’un texte qui « étouffe systématiquement la voix de l’observé », rend impossible la perception de sa parole comme expression d’une conscience individuelle. C’est pourquoi l’auteur propose une réhabilitation de « l’ordinaire de l’enquête », la réintroduction des éléments hétérogènes, des scories dont elle a été jalonnée. Pour que quelque chose de la réalité sensible étudiée puisse transparaître, les mots nés de l’expérience quotidienne doivent prévaloir sur ceux que le savant est tenté de forger.
On pressent que cette recherche de justesse plutôt que d’une hypothétique rigueur lexicale ou conceptuelle peut avoir des implications dépassant le seul domaine de la science sociale. Dès lors qu’il est question de rendre compte du réel à travers un texte, de forger une langue qui se nourrisse de l’expérience et s’efforce d’en restituer le sens sans la trahir, la question de l’écriture se pose : « L’attachement à l’ordinaire de l’enquête (…) peut logiquement pousser l’anthropologue à s’inventer une voix, tout aussi singulière, pour en rendre compte au mieux et, ainsi fait, embrasser la raison littéraire. » On ne peut que souscrire à un projet d’écriture transcendant les genres et que l’auteur caractérise lui-même comme éminemment politique : « déjouer les pièges des métadiscours et l’indicible inertie à laquelle ils assignent les foules ». Leur permettre, en un sens emprunté à Foucault, de trouver des moyens d’agir en s’emparant – et en les utilisant – de textes porteurs d’« un ordinaire enfin rendu accessible », d’un « ordinaire éprouvé ».

Jean Laurenti

Anthropologie de l’ordinaire : une conversion du regard
Éric Chauvier
Anacharsis, 170 pages, 16

Ouvrir la voix
Le Matricule des Anges n°122 , avril 2011.
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