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Essais Le poids des plumes

avril 2011 | Le Matricule des Anges n°122

De la Restauration à la Libération, Gisèle Sapiro enquête : quels furent, pendant près de 150 ans, les rapports entre la littérature, le droit et la morale – c’est-à-dire entre l’écrivain et la liberté qu’on lui concède ou qu’il conquiert ?

La Responsabilité de l’écrivain

Régulièrement revient sur le devant de la scène une question à laquelle la disparition programmée du livre semblerait pourtant ôter toute pertinence : que pèse une plume ? Autrement dit : dans quelle mesure un écrivain est-il responsable de ce qu’il écrit ? Le burlesque et pathétique imbroglio médiatico-politique dans lequel a dû récemment se débattre le frêle Frédéric Mitterrand en témoigne : nul, au ministère de la Culture, ne semblait s’être avisé que commémorer le cinquantenaire de la mort de Céline, auteur reconnu du Voyage mais aussi de pamphlets antisémites d’une rare violence, pourrait susciter quelque réaction… Ou bien celui qui l’avait inscrit sur cette malheureuse liste des « commémorations nationales » l’avait-il fait en connaissance de cause, après avoir lu ces 750 pages passionnantes de Gisèle Sapiro ? On peut en douter…

Champ de bataille.

C’est pourtant précisément sur le cas des écrivains qui, à la Libération, durent subir les foudres de la justice que s’ouvre ce long récit mouvementé et circonstancié : n’était-ce pas leur reconnaître une puissance éminente que de les condamner à mort pour « trahison », pour les plus coupables d’entre eux (Brasillach en premier lieu – Céline lui s’en tira fort bien…), alors qu’ils n’avaient pas transmis à l’ennemi des secrets d’Etat, mais s’étaient acharnés à prôner la collaboration franco-allemande ou les mesures antisémites de Vichy ? Tandis qu’à leur propos les doux – Paulhan et Mauriac – s’opposent aux féroces – Aragon et Vercors – Sartre, lui, part de cet état de fait pour mettre au point sa conception de la littérature engagée, preuve que ces procès, loin de n’avoir qu’une signification pénale, posent plus largement la question de la définition de la littérature et d’une certaine « croyance » en ses pouvoirs. C’est à cette « croyance » que s’intéresse Gisèle Sapiro, remontant en préambule jusqu’à la figure du philosophe des Lumières et rejoignant, dans son épilogue, notre présent (les discussions autour des Bienveillantes ou de Jan Karski). Elle manie, pour cette enquête, les armes de la sociologie aussi bien que celles de l’esthétique, elle allie avec aisance des concepts de Bourdieu ou de Foucault et la précision des données statistiques. Bien sûr le lecteur doit savoir qu’il devra y mettre du sien : nous nous perdons parfois dans les tours et détours de débats parlementaires à propos de la liberté de la presse ou de la définition exacte de l’ « offense aux bonnes mœurs » – et les pages consacrées à certains procès auraient peut-être gagné à être quelque peu élaguées… Mais en vérité Gisèle Sapiro nous conduit avec maîtrise à travers ce « champ littéraire » (métaphore bourdieusienne s’il en est) qui s’avère champ de bataille.
Nous pouvons ainsi découvrir comment Béranger, grâce aux procès successifs que lui vaudront ses chansons souvent anticléricales ou révolutionnaires, deviendra le « poète national » de la première moitié du XIXe siècle – et nous voyons aussi comment les pamphlets de Paul-Louis Courier étaient aussi dangereux pour la monarchie d’alors que les révélations de quelque Wikileaks pour nos démocraties. Nous comprenons que les procès de Flaubert et de Baudelaire, en 1857, sont un moment-clé de l’« autonomisation » de la littérature et de la formulation des principes qui la fondent. En effet, alors que depuis quelques années déjà s’affrontaient les tenants de l’art pour l’art (Gautier) et de l’art à vocation sociale (Lamartine aussi bien que Sand), Baudelaire formule, à propos de Madame Bovary, le credo qui permettra alors de rompre en visière avec les censeurs de tout poil (même si Baudelaire, lui, moins chanceux et bien moins doté en « capital social » que Gustave, perd son procès !) : « Une véritable œuvre d’art n’a pas besoin de réquisitoire. La logique de l’œuvre suffit à toutes les postulations de la morale, et c’est au lecteur à tirer les conclusions de la conclusion ». Mais la bataille n’est pas gagnée avec l’avènement de la République – loin s’en faut. Celle-ci se construisant sur la défaite face à la Prusse et sur les massacrés de la Commune, elle doit être à la fois patriotique et moralisatrice – et les romanciers naturalistes, Zola en tête et cela bien avant l’affaire Dreyfus, feront les frais de cette « laïcisation » de la morale. Puis, à mesure que le lectorat, avec les progrès de l’éducation primaire puis secondaire, se diversifie, la « contagion morale » menace toujours davantage : les Brasillach, Maurras et autres Rebatet dénonceront Gide et les surréalistes comme les coupables de la démoralisation qui a conduit à la défaite – avant d’avoir à répondre de leurs propres textes.
Sans doute cette longue bataille n’est-elle pas terminée, même si elle prendra d’autres formes : la littérature, espérons-le, participera demain encore « à l’élaboration des représentations et des schèmes de perception du monde » et conservera donc la responsabilité qui lui incombe.

Thierry Cecille

La Responsabilité de l’écrivain
Gisèle Sapiro
éditions du Seuil, 750 pages, 35

Le poids des plumes
Le Matricule des Anges n°122 , avril 2011.
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