Nous avons naguère (voir Lmda n°245) salué la fidélité éditoriale du Tripode envers Goliarda Sapienza. Celle que cet éditeur a manifestée envers Edgar Hilsenrath est tout aussi remarquable – et nous a permis de découvrir la totalité de l’œuvre, bouleversée et bouleversante, de cet écrivain magistral et inclassable. S’il était évident qu’une bonne part de son inspiration lui venait de sa propre vie, il était fort difficile pour le lecteur de démêler, dans l’écheveau de textes souvent fantasmagoriques et provocateurs, la part de la réalité vécue. C’est pour célébrer le centenaire de sa naissance (à Leipzig le 2 avril 1926) qu’Agathe Pin-Chomette nous offre cette biographie, à la fois précise et alerte, qui va à l’essentiel sans se perdre dans la minutie laborieuse qui caractérise parfois ce genre.
L’enfance d’Hilsenrath dans une famille de la bourgeoisie juive assimilée et aisée aurait pu se dérouler sans anicroches s’il n’y avait eu… le nazisme. De même, le choix des parents d’émigrer en Roumanie, s’il offre à l’adolescent, dans un premier temps, une « parenthèse joyeuse », s’avérera tragique. Agathe Pin-Chomette retrace avec force ce que fut la Shoah dans cette Transnistrie (que Norman Manea appelle Trans-tristia) où les Roumains prêtèrent main-forte aux Allemands. Les années passées dans le ghetto de Moguilev-Podolski seront à l’origine de son roman le plus terrible, Nuit, qui en décrit la « hiérarchisation sociale impitoyable » et dresse un « inventaire noir de la survie ». Il survit en effet, fait ensuite le choix de la Palestine, mais l’expérience avorte. Après un court passage à Lyon où il retrouve une partie de sa famille, il s’installe à New York, y vit pendant vingt-cinq ans, avant de retourner en 1975 en Allemagne (il n’a jamais cessé d’écrire en allemand), où il meurt en 2018.
Nous découvrons ici les affres de l’écriture (il lui faut dix ans pour parvenir à achever Nuit) et chaque œuvre fait l’objet d’une analyse concise et judicieuse. Nous suivons également les aléas de leur réception, qui fut lente, difficile, voire chaotique. Il faut dire qu’Hilsenrath prend le plus souvent le risque de heurter, voire scandaliser le lecteur (songeons aux titres emblématiques que sont Fuck America et Orgasme à Moscou). Agathe Pin-Chomette relate l’« auto-sabotage éditorial » de Nuit, le relatif et progressif succès aux États-Unis, et surtout, décrivant avec précision le contexte politique et littéraire, la plus tardive et tumultueuse reconnaissance en Allemagne. Hilsenrath pouvait faire figure de mauvaise conscience inébranlable, irrécupérable : « Je me fiche d’être voué aux gémonies. Une seule chose m’intéresse, que le refoulé revienne, celui des bourreaux comme celui des victimes, et qu’on s’y confronte, qu’on y réfléchisse. Je ne me soucie que de la réaction que suscitent mes livres, qu’elle soit bonne ou mauvaise m’est égal ».
Thierry Cecille
Edgar Hilsenrath. La voie
de l’impertinence, d’Agathe Pin-Chomette
Le Tripode, 207 pages, 19 €
Essais Hilsenrath, l’irrécupérable
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Thierry Cecille
De l’Allemagne de Weimar à celle, réunifiée, du Terminus Berlin, en passant par New York, découvrons le parcours, tragi-comique, de l’auteur de Fuck America.
Un livre
Hilsenrath, l’irrécupérable
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.

