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Domaine étranger La guerre et les jours

janvier 2012 | Le Matricule des Anges n°129 | par Serge Airoldi

La bataille de Florence et la chute du Duce relatées au quotidien par Iris Origo, aristocrate et bienfaitrice en son domaine.

Guerre dans le Val d’Orcia

There is hope in the air. C’est avec ces mots que s’achève le 5 juillet 1944, le journal de la marquise Iris Origo, épouse du marquis Antonio Origo, propriétaires d’un domaine agricole du Val d’Orcia baptisé La Foce. Le domaine de 3500 hectares, riche de cinquante-sept fermes et fort de 600 paysans, s’organise autour d’une villa du XVIe siècle. C’est là que vivent les Origo, à 160 kilomètres au nord de Rome, près de Sienne, dans le sud de la Toscane dont Iris dresse un portrait sensible du paysage. Dans une préface sobre – son récit se nourrit à cette qualité associant distance, précision et juste sensibilité – elle dit le drame qui s’est noué dans ce « pays sans pitié et sans ombre » avec une vallée qui « prend la couleur de la poussière », avec des crêtes comme des monticules, « nus et ternes comme le dos d’éléphants ou des montagnes lunaires ».
Pourtant, le Val d’Orcia est aussi ce pays réel où la vie autarcique est possible. C’est un pays où, à cette époque, le monde n’est pas arrivé, où le blé et la luzerne nourrissent hommes et bêtes en vertu d’un partage et d’une gestion des terres hérités d’un système en vigueur depuis le XIIIe siècle, la mezzadria. Ailleurs que dans les zones du dénuement, c’est un pays hérissé de châtaigniers, de hêtres, d’oliviers, de vignes. C’est un espace reculé des villes où l’on comprend une dureté mais où l’on devine aussi une harmonie, une volonté sociale et une vie communautaire où les Origo ont joué un grand rôle depuis une vingtaine d’années avant les faits. Jusqu’au moment où la guerre détruit tout. Jusqu’au moment où le désastre et l’absurdité vont prendre soin de tout.
Le journal de la marquise Iris Origo (1902-1988) débute le 30 janvier 1943 quand arrivent à La Foce les premiers enfants réfugiés, « Visages blancs et terreux (…) minces petites baguettes en guise de bras et de jambes », petits oiseaux débarqués là dans la grande nuit des hommes. Tout s’engage avec ce style d’une grande élégance et capable de faire vibrer le cœur ; c’est le style d’une femme, d’origine anglo-irlandaise, qui a déjà publié des essais sur Byron et Leopardi. Cette Guerre dans le Val d’Orcia progresse avec le sort des enfants, auxquels s’ajouteront d’autres enfants réfugiés des villes qu’il faut protéger coûte que coûte. Mais aussi des partisans affamés, éparpillés dans le domaine qu’il faut nourrir, soigner. Pendant ce temps l’étau se resserre ; les Allemands fuyant Rome progressent ; les combats font rage dans ces paysages paisibles, voisins du mont Amiata et du lac Trasimène.
La guerre maintenant est là et Iris écrit. Elle couche les mots avec le souci d’une recension honnête, n’omettant pas de dire aussi la propagande qui s’insinue, ne retouchant pas ce texte dans les années qui suivirent la guerre pour faire plus beau, plus vrai, plus littéraire. Peu lui importe la littérature. Elle veut simplement déposer sur le papier toutes les cendres, toutes les misères, tout le sang qui pèsent dans les airs, dans les cœurs et qui coulent sur les mains. Et ne le cherchant peut-être pas, elle fait pourtant grand œuvre. Jour après jour, l’intellectuelle capable d’analyser une situation très complexe et aussi la mère qu’elle est, font le récit de la guerre avec les échos qui lui parviennent à La Foce ; elle raconte l’Histoire, tout en nourrissant, évacuant, protégeant, cachant les enfants, les écartant de la furie. S’occupant de façon admirable du quotidien. Le 14 janvier 1944, elle note : « A un âge avancé, Anatole France voulait écrire un roman dont le titre devait être Les Autels de la Peur : peut-on trouver meilleur titre pour décrire les temps que nous vivons ? » Iris note aussi la chute de Mussolini, l’avancée des Alliés et les drames anonymes comme l’assassinat de Mencatelli, un ouvrier du domaine (26 avril 1944), sous les yeux de son fils. Elle raconte cet épisode (23 avril 1944), ce climax, entre le partisan Uragano et ses hommes qui veulent en découdre avec un fasciste réfugié dans un dispensaire avec sa femme et leur bébé d’un mois. Après une confrontation tendue, le fasciste partira sans ses chaussures et ses insignes… dans une charrette à poney !
Ainsi va la guerre, ainsi vont les morts et les pendus et les vengeances. Iris Origo ne baisse jamais les bras, jusqu’au 5 juillet 1944 quand s’arrête le journal et quand elle annonce devoir tout reprendre à zéro. Iris se retire maintenant sur la pointe des pieds. Elle écrit les dernières lignes : « Les menaces fascistes et allemandes sont en retrait. Le jour viendra où enfin les garçons retourneront aux charrues : alors les collines poussiéreuses et argileuses du Val d’Orcia à nouveau “fleuriront comme la rose”. La destruction et la mort nous ont rendu visite, mais aujourd’hui, il y a de l’espoir dans l’air ».

Serge Airoldi

Guerre dans le Val d’Orcia
d’Iris Origo
Traduit de l’italien par Pierre Dupont
Éditions de la revue Conférence, « Lettres d’Italie », 384 p., 30

La guerre et les jours Par Serge Airoldi
Le Matricule des Anges n°129 , janvier 2012.
LMDA papier n°129
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LMDA PDF n°129
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