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Domaine étranger La vie devant soi

mars 2012 | Le Matricule des Anges n°131 | par Lucie Clair

Revisitant les points clés du roman de sa jeunesse à Barcelone, Juan Marsé dessine les volutes de l’esprit résistant au réel.

La belle écriture, mais aussi la prière des moines copistes, le tracé spirituel autant qu’ornemental, une science ésotérique – telle est la calligraphie, et quand ce terme s’associe à celui de rêve, c’est un monde qui se déploie. Monde intemporel, universel, sans limite, dans cette Calligraphie des rêves, ciselant les détours de ceux de l’auteur – transparent derrière le jeune Ringo le long de son parcours initiatique entre ses 15 et 25 ans – comme ceux du Guinardó, le faubourg populaire de son enfance, ici encore mis en scène dans la pérennité des souvenirs. Rêves fous de gloire et de passion, rêves d’hommes et de femmes pauvres, mais rêves touchants d’humanité, à la mesure de Victoria Mir, couchée sur les rails désaffectés d’une ligne de tramway pour manifester son désespoir amoureux de pétroleuse, de la tendresse d’« Alberta fleur de mon cœur », la mère adoptive, de la faconde anticléricale de Pep, le père tueur de « rats bleus » – de la même couleur que les chemises des phalangistes –, et qui parfois disparaît. Un monde sans fin, à l’aulne des commérages du café Rosales, de l’étrange M. Alonso, amoureux boiteux autant de l’âme que du corps, de la bienveillante grand-mère Tecla avec sa « moustache et le velours noir de ses yeux », des garnements qui partagent ces « aventis », ces « aventoches » qu’on se raconte pour continuer la séance de ciné de quartier. Peu importe la vérité au fond, ce qui a pu traverser l’esprit de Mme Mir pour se donner ainsi en spectacle, que le père ait une activité politique et peut-être aussi de marché noir parallèle, que l’insigne franquiste de l’instituteur se gonfle comme une araignée sur son torse lorsqu’il respire trop fort, tout cela est pris dans le même flux et reflux de la réalité qui s’impose aux yeux du jeune garçon observateur, en quête de lui-même dans un monde clos.
Car ces rêves sont plombés par l’atmosphère écrasante de ces dix années, entre 1940 et le début des années 50, d’une Barcelone éreintée par la guerre civile, soumise à l’omerta du dictateur, et qui semble l’avoir oubliée, tant certaines blessures sont cachées, tues, oblitérées par le mouvement de la vie en avant, tant la perception de l’Histoire est parfois obérée par la précarité. Dans ce tourbillon à l’image des volutes d’une calligraphie qui s’entremêlent, l’adolescent décèle « des liens secrets, insidieux et durables », terre fertile de son imaginaire et de son amour de l’Humanité. Lorsque sa carrière d’apprenti orfèvre et de musicien virtuose est soudain mise en péril par un accident, il fera des récits du quotidien de ses voisins, travaillant leurs chimères et leurs désirs, les rendant à leurs rêves enfouis. C’est que, « ce garçon pressent, ne serait-ce que de façon imprécise et fugace, que ce qui est inventé peut avoir plus de poids et de crédit que la réalité, plus de vie propre et plus de sens, et par conséquent plus de possibilités de survie face à l’oubli ». Il écrira, avec la même urgence que Juan Marsé, avec le même souci de la beauté captée jusque dans la fange, pris par cette « nostalgie de l’avenir » qui le tenaille, rassemblant ces fragments d’espoir éparpillés pour en exhumer la joie de la présence au monde, même si ce dernier est loin de correspondre à ce que l’on voudrait.
Certes, on dira aussi que Marsé évoque ici directement certains événements personnels dont il s’était tenu éloigné dans ses écrits – l’histoire de son adoption après le décès de sa mère par un couple qui venait de perdre leur nouveau-né, offrande d’un chauffeur de taxi, jeune père et veuf éperdu –, mais l’auteur ne l’a jamais cachée (cf. Lmda N°53), et c’est pour lui surtout « une histoire (…) truffée d’imbroglios et de coups du hasard », un moment de non-connaissance fondamentale de ses origines, une vérité humaine profonde qui se fait jour et ne peut se nommer – rien d’autre et surtout pas de l’autofiction. On en retiendra plutôt – et longtemps – les anecdotes de ses pérégrinations sur la Montagne Pelée et les jardins Güell avec la petite bande de charnegos, ces émigrés d’Andalousie jamais vraiment intégrés en Catalogne, la triste faute de M. Alonso, les voies inattendues que prend chez Ringo le désir de bien faire quand il se conjugue avec ce besoin naissant de l’écriture – et une lettre qui n’aurait pas dû être écrite – ou délivrée – qui conduit à « réfléchir aux bonnes intentions et à leur inanité ».
Ici encore, Juan Marsé (prix Cervantès 2008), Catalan écrivant en castillan, écrivain des frontières, est cet orfèvre discret à l’écriture juste et belle, capable de « corriger la réalité ». Tel son jeune héros, « il croit que ce n’est que dans ce territoire ignoré et abrupt de l’écriture et de ses résonances qu’il trouvera le passage lumineux qui va des mots aux faits, endroit propice pour repousser l’environnement hostile et se réinventer soi-même ». Et cette Calligraphie des rêves nous entraîne avec un mélange étrange de jubilation et de chagrin, au cœur de la vie même, là où les choses les plus saugrenues peuvent advenir.

Lucie Clair

Calligraphie des rêves
Juan Marsé
Traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu,
Christian Bourgois éditeur, 412 pages, 20

La vie devant soi Par Lucie Clair
Le Matricule des Anges n°131 , mars 2012.
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