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Intemporels Musique du rêve

octobre 2012 | Le Matricule des Anges n°137

Avec le premier roman de Carson McCullers (1917-1967), plongée dans l’Amérique des années 1930, où il ne fait pas si bon vivre.

Le Coeur est un chasseur solitaire

Le Cœur est un chasseur solitaire se trouve enfermé dans une ville du Sud comme il doit s’en faire tant aux États-Unis : 30 000 habitants environ, quatre grandes filatures de coton et, planant au-dessus des rues, un bon vieil air de blues. Une ville censée incarner une Amérique profonde, misérable, fasciste envers le peuple noir, et en proie à une certaine violence sociale, comme c’est d’ailleurs le cas dans les romans de Faulkner.
De cette ville, McCullers n’a retenu qu’une poignée d’individus, qui ont en commun de vivre à peu près dans le même quartier, de fréquenter le même café (en l’occurrence celui de New York), et d’être seuls au monde, chacun souffrant du « sentiment aigu de sa solitude ». Comme la romancière le reconnaissait : « chacun des personnages représente un tout en lui-même – comme chacune des voix d’une fugue ». Chaque existence est donc un élément du puzzle, mais à l’intérieur duquel il peine à trouver sa place.
Vous y croiserez d’abord Singer, un muet qui semble avoir entendu « des choses que personne n’avait jamais entendues avant lui, (…) des choses que personne n’avait encore jamais devinées ». Tous ceux qui gravitent autour de lui, dans ce microcosme des bas-fonds, ont l’impression que lui seul pourra leur apporter une sorte de consolation, et qu’il sera peut-être à même de les comprendre (on ne sait d’ailleurs pas pourquoi ils partagent tous cette croyance).

Une marche lente.

Vous y verrez aussi le docteur Copeland, de loin le personnage le plus désespérant. Cet homme de couleur ne décolère pas quand il voit ses grands enfants se comporter comme le faisaient leurs ancêtres, alors qu’il a tout fait pour en faire des citoyens modernes.
Mais de cette petite dizaine de personnages, qui constitue une sorte de société villageoise, c’est Mick qui se détache, une jeune fille d’environ 12 ans. Elle passe le plus clair de son temps à imaginer ce que sera sa vie quand elle sera devenue célèbre : elle se promènera alors dans une Packard rouge et blanche avec ses initiales sur les portières (c’est peu dire que sa candeur détonne au milieu des désespérés qu’elle côtoie). Son plus grand rêve est d’étudier le piano et de parvenir à écrire de la musique classique, qu’elle découvre grâce aux notes qu’égrène le poste de radio d’une voisine. Elle en a d’ailleurs une perception singulière : « La dernière partie avait une couleur noire… une marche lente. Pas triste, mais comme si le monde entier était mort et noir et qu’il fût inutile de rappeler ce qu’il avait été. » Sans la moindre formation musicale, elle se rend vite compte que devenir un compositeur illustre va lui demander pas mal de temps, car pour lors pas moyen pour elle d’écrire la musique telle qu’elle chante dans sa tête.
Comme les temps sont difficiles pour tout le monde (xénophobie, anticommunisme, arrivée d’Hitler au pouvoir, rumeurs de guerre…), les personnages ont tendance à rétrécir « le champ de leurs pensées de façon à ne rien envisager de plus lointain que le lendemain ». Cela leur laisse le loisir de retrouver leurs propres démons et de se coltiner leur solitude à longueur de journée.
Inutile ici de chercher une intrigue : il ne s’y passe presque rien. Vous n’aurez dans ces pages aucun des grands événements autour desquels s’élaborent d’ordinaire les romans. Ce que la romancière américaine a choisi de vous donner, c’est le quotidien d’une époque, pour une poignée de déshérités. Un quotidien dans ce qu’il a parfois de plus fade. Et c’est la vie de chacun qui tient à la fois lieu d’intrigue et de drame.
La principale réussite de ce livre, publié pour la première fois en 1940, est de ressembler à la vie. Pendant quelques chapitres, il nous arrive de perdre de vue certains personnages, avant de les voir réapparaître au détour d’une page, comme cela se produit dans la réalité que nous vivons. Une vie à l’intérieur de laquelle chaque individu traverse non pas nécessairement une histoire complète, mais des bribes. De grands moments de solitude. Autant prévenir le lecteur : c’est sans espoir. Le muet se suicide après avoir perdu l’ami auquel il disait tout, le médecin est tuberculeux et la couleur de sa peau lui interdit l’accès aux meilleurs hôpitaux, un jeune noir est jeté en prison et s’y retrouve amputé des deux pieds… Seule Mick parviendra peut-être à tirer son épingle du jeu, pour peu que la chance s’en mêle, en espérant pour elle qu’en musique tout aille mieux que pour ses premiers frissons amoureux.
C’est sombre, incontestablement, mais les personnages sont attachants, et la phrase est belle, capable de véritables envolées poétiques (« Cette musique ressemblait parfois à de petits morceaux de cristal colorés et, quelquefois, c’était la chose la plus douce, la plus triste que l’on pût imaginer ») et d’une fraîcheur qui rappelle que McCullers avait entre 19 et 22 ans quand elle écrivait ce roman.

Didier Garcia

Le Coeur est un chasseur solitaire
Carson McCullers
Traduit de l’anglais par Marie-Madeleine Fayet
Le Livre de Poche, 448 pages, 6,60

Musique du rêve
Le Matricule des Anges n°137 , octobre 2012.
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