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Traduction Brice Matthieussent

janvier 2013 | Le Matricule des Anges n°139

Atomik Aztex de Sesshu Foster

Ce roman, Atomik Aztex, est le premier d’un poète de Los Angeles, Sesshu Foster. La note liminaire est un avertissement au lecteur : « Les gens désireux de trouver une intrigue dans ce livre devraient lire Huck Finn », et juste avant, « les lecteurs qui cherchent des informations précises sur les peuples Nahua et Mexica ou sur l’usine d’emballage de viande Farmer John doivent lire des essais. » Nous voilà donc prévenus : pas d’intrigue, pas d’ethnographie ni de journalisme. Reste une hypothèse, qui est celle du livre : dans une certaine réalité, les conquistadores espagnols ont vaincu et massacré les Mayas et les Aztèques, puis colonisé l’Amérique du Sud ; mais dans une autre réalité (celle explorée par ce livre), ce sont les Aztex qui ont vaincu les Espagnols avant de koloniser la planète entière, et voilà des siècles qu’ils imposent leurs coutumes et leurs rituels – sakrifices sanglants, teknosciences spirituelles, kalendrier cyklique, langue truffée de x et de k – aux « Europiens » et aux « Amérikains » devenus des réservoirs de main-d’œuvre et de viktimes sacrificielles.
Tout irait pour le mieux – ou pour le pire – dans ce monde aztèke globalisé, si Zenzontli, Gardien de la Maison Obscure, guerrier renommé, membre d’un Klan prestigieux, trafikant d’esclaves de kalité et narrateur du roman, ne souffrait pas de migraines, de crises d’épilepsie, de cauchemars et de fantasmes où, dans une autre réalité, il travaille comme équarisseur dans une usine d’emballage de viande située dans la banlieue de Los Angeles… Le sang – des fleuves de sang, des baquets d’organes, des korps décapités, des poitrines ouvertes où l’on vient d’arracher le kœur – le sang cirkule librement d’une réalité à l’autre, la chair vaut la viande, hommes et animaux sont sacrifiés par milliers pour assurer que le soleil du Kapital ne s’éteindra pas, les Aztex sont infiltrés comme des agents sekrets dans l’industrie alimentaire kalifornienne. Un kommando aztex participe même à la bataille de Stalingrad en 1942, et seuls les pouvoirs supra normaux de ces guerriers tatoués, emplumés, maquillés, percés, permettent aux Russes de vaincre les armées allemandes…
Puisqu’il n’y a pas d’intrigue, je ne tenterai pas de la résumer. Disons qu’il y a une succession de flashes, d’époques, d’actions, qui viennent éclairer l’hypothèse de départ : l’Imperium Socialiste Aztex domine le monde et lui impose un étrange mélange de Kommunisme et de rituels sanglants. Mais, un petit détail vient compliker les choses : selon la konception métaphysique de cet Imperium, plusieurs réalités coexistent en permanence et se croisent parfois. Le montage sek du kut-up est donc la norme de l’écriture, la disjonktion le cours habituel des choses : en haut des 999 marches de la grande pyramide de Teknotitlan, alors que Zenzontli va se faire arracher le cœur par le grand prêtre, il bascule dans une réalité divergente, se remet à découper des porcs dans la salle d’abattage de l’usine Farmer John… Et vice-versa. Pourtant, Sesshu Foster a d’autres armes que le cut-up : certains chapitres semblent tirés de la prose aventureuse de Joseph Conrad, d’autres sont de brefs récits de guerre, d’autres sont des chapitres de romans policiers genre « pulp fixion », comme si des nappes d’écritures et de styles divers venaient se juxtaposer, elles-mêmes saupoudrées de citations de Marx, Lénine, Isaac Babel, pour produire une espèce inédite de vertigineux vortex visuel, extrêmement compakt, d’une grande densité poétique, un karambolage idéologike jamais lu sinon dans les Kantos d’Ezra Pound, ici mâtinés de marxisme tendance Groucho.
Au-delà du problème, finalement mineur, de l’abondance des lettres « k » et « x », le traducteur doit relever un défi autrement plus difficile : ne jamais faire baisser le niveau d’énergie du texte américain, restituer sa furia dada, garder le curseur coincé en position maximum, conserver le côté « saignant » des kollisions, la liberté absolue d’une écriture qui ne se kouche jamais devant les supposés diktats du réalisme. Malgré tout, les descriptions de la chaîne de conditionnement de la viande de porc dans l’usine Farmer John sont d’une précision redoutable, comme les évocations de certains rituels aztex. On ne peut, ici, se contenter d’approximations. Un autre problème rencontré en traduisant ce livre, c’est la grande diversité des voix et des dialectes qui y figurent : mots espagnols, mots aztex, voix éduquées ou prolétaires, politisées ou anarchistes, rationalistes ou religieuses, voix glissant d’un registre à un autre, hybridées d’argot mexicain ou de dialecte pocho. Le traducteur doit alors rekréer en français la gouaille, la véhémence, la douceur, l’insinuation, toutes ces tonalités fines qu’il croit entendre dans le texte original et qu’il tente de reconstituer dans sa langue. De ce point de vue, Atomik Aztex, qui en un sens est un long monologue intérieur contenant plusieurs voix, constitue un vrai défi.

* Brice Matthieussent a traduit entre autres Jim Harrison, Robert McLiam Wilson, Denis Johnson, Bret Easton Ellis… Atomik Aztex paraît en avril prochain aux éditions Passage du Nord-Ouest.

Brice Matthieussent
Le Matricule des Anges n°139 , janvier 2013.
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