Si Pierre Patrolin avait commis l’an dernier un premier récit remarqué pour l’originalité et la radicalité de ses choix – La Traversée de la France à la nage en 716 pages ou l’histoire d’un nageur qui remonte la France du Sud au Nord par fleuves et canaux pour finalement s’échouer dans une flaque de boue ! – La Montée des cendres s’ancre dans l’espace resserré de la Capitale.
C’est donc au cœur de la ville, dans le quartier des Halles, que l’homme, cette fois, pose ses valises et si la fuite en avant orchestrait le mouvement du précédent roman, ici, c’est à partir d’un centre nucléaire – une cheminée – que l’histoire se déploie. Au point que l’immobilité du foyer est encore une des occurrences de l’écriture centrifuge de Patrolin. Surprenante et à contre-courant.
« Il pleut désormais tous les jours (…) L’eau monte comme jamais. Personne ne sait comment cela va finir. (…) Le maire de Paris redoute le pire, mais il tient à nous rassurer. L’armée pourrait intervenir. Ils vont couper le courant. Préserver les ministères. Il faut faire des provisions. » À mesure que l’eau monte, déborde de la Seine, la vie du héros s’organise autour de la recherche de combustible pour sa cheminée : papiers, cageots, cartons, bois en tous genres… Cette quête obsessionnelle modifie jusqu’à l’alimentation du narrateur : « j’ai constaté que je suis désormais attiré par les fromages présentés dans des boîtes de bois tendre. Des rondes et des carrées : je choisis du livarot, du maroilles, du pont-l’évêque. Du camembert ou du petit munster. Des clémentines aussi, accrochées à de courts rameaux de bois sec. » Alors que chez Beckett le personnage conjure l’attente en rêvant de se pendre ou de se jeter de la Tour Eiffel, chez Patrolin, il passe à l’acte en se construisant un destin dérisoire et touchant, comme ce passage où le héros ramène chez lui un arbre entier ! « Un arbre de ma taille, le tronc fin, que je porte debout, serré contre mon torse. Un tronc lourd comme un corps » ou encore « J’entretiens une flamme hésitante. Précaire. Une petite flamme timide. Incertaine et fragile. »
Ainsi le feu est l’élément fondateur du récit. Par homophonie, comment ne pas entendre dans le titre la mise en scène de deux mouvements antagoniques d’ascension (la fumée) et de chute (la pluie) comme si le geste de faire du feu pouvait magiquement empêcher la pluie de tomber… Comme si le roman contemporain puisant aux racines du mythe, pouvait conférer aux éléments le statut de personnage lorsque le personnage, privé d’arrière-plan psychologique, serait réduit à une pantomime. Il y a que si la ville est une fenêtre sur cour où la pulsion scopique trouve à se satisfaire, la solitude n’en est que plus grande tant le proche nous semble lointain… à l’image de cette voisine qui défile en ombres chinoises et avec qui rien ne se tissera.
L’incandescence du foyer est comme un antre où le regard s’exerce à dire la forme de la flamme, les couleurs, les textures du combustible ; un lieu où l’habituel devient extraordinaire et source de jouissance. Pas étonnant alors que le feu soit si souvent féminisé et érotisé : « La flamme, bleue à présent, s’enroule autour du manche. Elle le lèche. Une petite langue vive l’embrase. La fibre gonfle en rougissant. La tige de l’instrument roussit. »
Patrolin nous permet de retrouver l’étonnement face à l’infra-ordinaire dont parle Perec, une manière neuve de voir la réalité et d’avancer dans la langue. À l’image du narrateur plongeant sa main dans la cendre, ce roman nous immerge dans « une poudre de matière grise (…) comme une eau sèche, une étoffe doucereuse mais dénuée de trame ». Qu’importe que cela soit un peu déroutant si c’est pour nous permettre d’habiter la réalité autrement.
Christine Plantec
La Montée des cendres
de Pierre Patrolin
P.O.L, 186 pages. 16 €
Domaine français La fabrique de la réalité
février 2013 | Le Matricule des Anges n°140
| par
Christine Plantec
À Paris, un homme s’installe dans son nouvel appartement alors que la menace d’une crue centenaire plane sur la ville.
Un livre
La fabrique de la réalité
Par
Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°140
, février 2013.

