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Domaine français Un gothique maniéré

février 2013 | Le Matricule des Anges n°140 | par Gilles Magniont

Michel Jullien nous promène aux côtés d’un scribe, pour un morceau de littérature cultivée où la culture l’emporte.

Esquisse d’un pendu

Marcel Schwob ne pouvait sans doute se figurer la cohorte des écrivains qui allaient suivre le sillon de ses Vies imaginaires, et combien de figures plus ou moins obscures connaîtraient les honneurs de la fiction biographique. Voilà venu le tour de Raoulet d’Orléans. Il vécut au 14e siècle : au temps d’avant l’imprimerie et ses ouvriers typographes, c’était un escriturier – nous disons maintenons copiste. Et non des moindres : un royal, qui remit à Charles V plusieurs commandes, parmi lesquelles, notamment, deux chefs-d’œuvre de bibles en 1362 et 1372. Michel Jullien mêle alors références précises et imaginations non moins précises, évoquant tour à tour telle enluminure conservée à La Haye (côte Ms. 10 B.23) où Raoulet met genou à terre devant son roi, et ce que fait ce Raoulet avec ses pieds, sous son lutrin. On ne quitte guère le corps et l’esprit de ce géant plutôt marrant : près de 200 pages nous le représentent dans son milieu naturel, bon vivant volubile, cool Raoulet arpentant les rues de Paris ou veillant, dans sa boutique-atelier familiale de la rue Boutebrie, sur ses six scribes laïcs, marathoniens comme lui – il faut deux ans pour une bible – ayant fait « épousaille de la monotonie  » et vœu de scoliose.
Il y a même une sorte d’intrigue. Raoulet va devoir se défaire d’un douteux collaborateur et faussaire. Pour autant, nul polar mesdieval  : l’intrigue prend tout son temps pour se nouer, se noue-t-elle d’ailleurs jamais, la part proprement narrative se trouvant sans cesse différée voire empêchée par l’inflation des descriptions. « Son œil morne emporté dans un contre-rythme visuel ne cesse d’effectuer des allées et retours à la ligne quand, dans le même temps, dans un autre ballet, il passe et revient de la copie à l’original, sa paire d’yeux patinant comme des jambes remontant le courant de deux tapis roulant à vitesse inégale  » : parfois ça vaut le coup d’attendre, l’image est comme ici originale et parlante. Ailleurs et plus souvent on n’en peut plus ; les morceaux de bravoure se succèdent dans une débauche de lexique, la prose s’engendre complaisamment d’elle-même, et voici l’imprimerie qui dans la même phrase devient « la presse à foulage mécanique tombée du ciel germanique, le moulin à lettres, le juke-box typographique de Mayence, le pressoir à syllabes, le moteur à pages pullulées  »… Qui dit mieux ? Ici, pas de langue mais une « anguille buccale  », pas de peau qu’attaquent les moustiques mais un « butin dermique de choix »  : une sophistication qu’on peut juger vaine, dès lors qu’elle n’exprime pas grand-chose hors les ressources de la périphrase et du dictionnaire.
On peut quand même s’accrocher à la rampe. Lire Esquisse d’un pendu comme une leçon de choses et d’histoire, puisque l’auteur semble connaître sur le bout des doigts la vie urbaine d’alors – et notamment le gibet de Montfaucon, qui inspire le titre du livre et de trrrrès longs développements – comme la technique et le statut des copistes, ou l’élaboration concrète de leurs encres et des panses de veau blanchies sur quoi ils écrivent. Ou goûter à la morale paradoxale, sur le temps et l’écriture, qui se développe à côté du récit. Raoulet doit tout à la fois transcrire le manuscrit des Politiques d’Aristote nouvellement traduites, et celui des Chroniques de France, catalogue des rois s’achevant au présent sur le règne de Charles : d’un côté, juge-t-il, une antiquité mille fois morte, de l’autre la relation grisante de l’actualité – une actualité que le développement de la presse et des presses permettra bientôt de ne plus quitter. Et pourtant, remarque Jullien : il n’est plus que quelques historiens pour se pencher sur le document des Chroniques, quand les vivaces Politiques circulent encore parmi les éditions de poche et les écrans d’ordinateur. On pourra prolonger cette réflexion un peu comme on veut.

Gilles Magniont

Esquisse d’un pendu
de Michel Jullien
Verdier, 186 pages, 16

Un gothique maniéré Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°140 , février 2013.
LMDA papier n°140
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LMDA PDF n°140
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