À défaut d’être ironique, le titre du dernier ouvrage d’Amos Oz, Entre amis est volontairement ambigu. En hébreu, « haverim » signifie à la fois « les amis » et « les camarades » au sens politique. Parmi ceux qui ont fondé le kibboutz Yikhat, on trouve David Dagan, excellent professeur, qui séduit Edna, une jeune adolescente, la fille de son ami, l’électricien Nahum Asherov. Yotam, qui rêve de quitter le kibboutz pour aller faire des études en Italie, et Nina, qui souffre de la place subalterne réservée aux femmes. Yoav, chargé des rondes nocturnes, jeune homme un peu trop timide. Ou encore Martin Vandenberg qui, ancien déporté, entreprend d’apprendre au reste du kibboutz les beautés utopiques de l’esperanto. Chaque personnage réapparaît d’une nouvelle l’autre, et chaque nouvelle vient compléter la précédente, en se situant par rapport aux autres dans un rapport organique.
Enfance, jeunesse, maturité, vieillesse et mort. À travers ces visages ordinaires d’hommes et de femmes, Amos Oz dépeint l’attente, la timidité, le désir amoureux inassouvi, l’envie de partir, et toutes les passions quotidiennes cloîtrées dans les cœurs aussi sûrement que les barbelés qui entourent le kibboutz et le protègent de l’Invisible qui rôde aux alentours. Comme chez Tchekhov, l’un de ses modèles, Oz montre paradoxalement la solitude collective, la macération des êtres dans une idéologie abstraite. Amis ? Camarades ? Lorsqu’on lui demande pourquoi il demande une autorisation de sortie, Moshe répond simplement : « pour voir des étrangers ».
Les lecteurs d’Amos Oz retrouveront dans Entre amis certains motifs, certaines passions présents dans ses autres romans. Toutefois, l’ironie légère et permanente du narrateur, palpable dans Ailleurs peut-être a ici cédé la place à une tonalité plus douce-amère. Même s’il se défend de tout propos théorique, Amos Oz offre un chant d’adieu à l’idéal de jadis, avec un mélange d’attachement et de mélancolie envers ces kibboutzniks, chevilles ouvrières de toute une nation, que l’auteur a côtoyés pendant trente ans. Dans l’une des nouvelles, paraphrasant Sartre contre Rousseau, ce dialogue : « c’est l’environnement qui nous corrompt ». Réponse : « l’environnement, c’est les autres ».
On ne trouvera pas, ici, les beaux moments de prose sensible et subjective qui caractérisaient Une histoire d’amour et de ténèbres. Amos Oz écrit comme parlent ceux qu’il dépeint, dans une langue qui évoque le dénuement de vies consacrées aux tâches agricoles et la sécheresse des sables des déserts. Même pas une épure : une économie de moyens. C’est aussi ce qui donne à ce récit du kibboutz une tonalité tragique. Yikhat possède sa Cassandre en la personne de Tsvi Provisor, le jardinier annonciateur des mauvaises nouvelles. Yikhat a son coryphée, Roni Schindlin, l’écho du kibboutz, ragoteur impénitent dont la progéniture immature et geignarde subit, dès la nuit tombée, les brimades de ses « camarades » de la maison des enfants. Surtout,...
Dossier
Amos Oz
Le blues des pionniers
février 2013 | Le Matricule des Anges n°140
| par
Etienne Leterrier-Grimal
En huit nouvelles, Amos Oz tisse une partition croisée en mode mineur, où résonne la mélancolie des premiers kibboutzniks.
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