Il pleut dans le désert. Du moins est-ce comme cela qu’il faut bien appeler ce brouillard collant qui monte de l’asphalte plus qu’il ne tombe du ciel, qui encrasse aussitôt les pare-brise et vide les rues d’Arad, en ce lundi de janvier. « Cela n’arrive que douze fois l’an… vous êtes donc, d’une certaine manière, chanceux », sourit notre hôte, qui a pris place dans son bureau, au sous-sol d’une maison à étage, face à un petit jardin ombragé. Arad est une ville sortie à grands traits de plume des sables du Néguev, au début des années 1960, parmi les premières de ces villes planifiées par le gouvernement de Ben Gourion pour donner à l’État d’Israël une emprise démographique sur ces plaines de cailloux et de poussière. Les immigrés venant de Russie et d’Europe de l’Est, au début des années 1990, ont largement contribué à la doter des 25 000 âmes qu’elle compte aujourd’hui. C’est peut-être eux qui ont aussi fait basculer la municipalité en faveur du parti d’extrême-droite nationaliste Israel Beitenou, il y a trois ans. « Notre maire est arrivé ici il y a vingt ans, comme femme de chambre. C’est une ville un peu spéciale », confesse le plus illustre de ses résidents. La cité pionnière grandie trop vite développe autour d’un petit centre des quartiers dont les rues sont classées par thèmes : fleuves, rois d’Israël, fruits, oiseaux… Quelle que soit la direction prise, sitôt franchie la ceinture d’immeubles périphériques qui enserrent la ville comme pour la protéger des vents dominants, on trouve partout le désert, à perte de vue. Et la N31, cordon ombilical à deux voies, qui relie la voisine Beer Sheva, vers l’ouest, et file de l’autre côté vers la mer Morte. « Nous avons quitté, ma famille et moi-même, le kibboutz Houlda en 1986, pour Arad. Notre fils, étant asthmatique, avait besoin de l’air du désert, qui est ici réputé. Une fois guéri, il est parti vivre à Tel-Aviv… et nous, par habitude, nous sommes restés ». C’est dans cet endroit en effet inattendu, qu’on peut rencontrer l’une des plumes les plus célèbres d’Israël, au petit matin. Depuis le bout de sa rue, qui, s’achevant sur un vieux banc, se perd dans un wadi, l’écrivain accomplit une promenade rituelle qui le conduit chaque jour jusqu’au désert, « humer le silence comme un parfum ».
Amos Oz est pourtant né dans l’une des plus anciennes cités du monde, en 1939 dans le quartier de Kerem Avraham, « le vignoble d’Abraham », au nord-est de Jérusalem. À l’époque, la ville, comme toute la Palestine, est contrôlée par les Anglais sous mandat de l’ONU et Juifs, Chrétiens et Musulmans s’y observent avec une méfiance croissante. Kerem Avraham accueille à l’époque « des petits employés de l’Agence juive, des professeurs, des infirmières, des gratte-papier, des utopistes, des commerçants, des caissiers de banque ou de cinéma, des idéologues, des boutiquiers ». Et « 60% d’excentriques », selon la boutade de Ben Gourion.
« Etre un garçon faible dans une société qui fait de la force et...
Dossier
Amos Oz
La terre et le souffle
février 2013 | Le Matricule des Anges n°140
| par
Etienne Leterrier-Grimal
L’expérience des pionniers a chargé l’œuvre de l’écrivain israélien d’un caractère qui lui est propre. Soucieuse d’atteindre à l’âme et au cœur, elle interroge aussi l’homme en s’impliquant dans sa destinée collective.
Un auteur
Un dossier

