Quand mère s’est jetée sous le train, il a bien fallu trouver une femme de ménage. » Ne vous fiez pas à la provocante légèreté de la première phrase de Séismes. Cette entrée en matière est un peu trompeuse car le récit éclaté, ou plutôt les éclats de récits dont il s’agit ici sont autrement plus graves que ne le laisse supposer cette désopilante ouverture.
Le Suisse Jérôme Meizoz nous livre ici des fragments d’une enfance. Du doigt il suit les lignes de faille d’une mémoire qui pourrait être la sienne. Ou peut-être pas si l’on en croit l’un des exergues, signé Maurice Chappaz, selon lequel « l’encre est la partie imaginaire du sang ». En tout cas nous sommes transportés dans les années 70 à suivre la vie d’une communauté villageoise. Les silhouettes familières d’une jeunesse se retrouvent en pleine lumière le temps d’un portrait, disons plutôt d’une esquisse, avant de s’en retourner, brumeuses, au royaume des ombres. Meizoz, qui rappelons-le s’est d’abord fait con- naître comme sociologue, convoque dans de courts chapitres les êtres d’un temps qui n’est plus, recrée l’atmosphère de lieux peut-être disparus et interroge la nature des liens du jeune narrateur aux institutions d’alors (l’église, l’école, le camp scout) qui entravent lourdement ou commencent, au contraire, de se distendre. C’est que l’âge d’homme est à portée de vue, et Meizoz, avec une délicatesse teintée tantôt de désinvolture tantôt de mélancolie, annonce sa venue par de petits détails, odeurs, œillades, gestes apparemment sans conséquences et qui pourtant marquent l’esprit.
Bien que le titre le laisse augurer, la réalité de la vie quotidienne dans ce village n’aura rien de cataclysmique, sinon en songes : « La nuit, je rêvais d’un séisme – nous vivions dans une zone à risques –, la terre vibrait tout entière d’un son rauque, très bas, comme si l’épicentre devait en être ma poitrine ». Dans ses pages de réminiscences et de résurgences, l’auteur ne se fait pas sociologue mais plutôt archéologue : il exhume, il déterre, il retourne les pierres d’une mémoire réelle ou inventée comme dans cette scène où le narrateur doit déplacer les restes d’une sépulture : « On a l’air de préparer le boulot pour les archéologues de demain. Quand ils retourneront la pierre, feront toutes sortes de conjectures… une nécropole, ici, en pleine zone villas ? »
En arpentant ce qui pourrait être ses terres d’origine, en faisant apparaître ses possibles racines, Meizoz fait preuve d’une précision dans la notation et dans la sensation qui n’est pas sans évoquer, s’il faut à tout prix comparer, certains écrits d’Annie Ernaux, d’ailleurs citée à un moment. Quoi qu’il en soit, il y a dans ce livre une sensibilité aux petits riens, aux détails anodins, à ces situations banales qui forment, mis bout à bout, le paysage d’une enfance. L’écriture de Séismes fait alors penser au tracé, tremblé, d’un sismographe qui enregistrerait les mouvements les plus imperceptibles qui font grandir un enfant, ces moments où « tous se surprennent à vieillir ».
Anthony Dufraisse
Séismes
de Jérôme Meizoz
Zoé, 95 pages, 14 €
Domaine français Sismographe
mai 2013 | Le Matricule des Anges n°143
| par
Anthony Dufraisse
Un livre
Sismographe
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°143
, mai 2013.

