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Essais Le Martin Fierro

mai 2013 | Le Matricule des Anges n°143 | par Chloé Brendlé

J’ai eu au village, jadis,/ des enfants, des terres, une femme ;/ mais j’ai commencé à souffrir,/ on m’a envoyé sur la frontière ;/ et que trouverai-je au retour ?/ Je n’ai trouvé que des ruines. » Pour un Européen, la pampa évoque à la fois une région mystérieuse, des espaces infinis où il ferait bon se perdre et une réserve pour l’imaginaire. Pour les Argentins, cette région de plaine au ciel bas peuplée jusqu’au début du vingtième siècle de gauchos, éleveurs, symbolise une époque révolue, aussi mythique que celle des pionniers de l’Ouest nord-américain. Impossible de ne pas voir surgir de cet horizon la figure de Martín Fierro. Quand José Hernández publia en 1872 son Martín Fierro, l’Argentine avait déjà fêté un demi-siècle d’indépendance, mais continuait à se déchirer entre partisans du fédéralisme et hérauts du centralisme, ainsi qu’entre Créoles et Indiens. L’« Homère argentin » fit d’un gaucho enrôlé malgré lui pour gonfler les rangs d’une armée destinée à repousser les Indiens le héros d’une épopée qui avait tout l’air d’un western, toute l’amertume d’un Don Quichotte et toute la truculence d’un futur récit fondateur. Un siècle plus tard, Borges contribua à l’entériner comme un classique, dans différentes préfaces qu’il écrivit et que les éditions Héros-Limite réunissent à nouveau. Point n’est besoin d’avoir lu l’épopée d’Hernández pour goûter l’essai de Borges : celui-ci constitue un commentaire aussi bien qu’une introduction au Martín Fierro. Borges s’efforce avec finesse et simplicité d’établir la généalogie littéraire du héros, et de le soustraire à l’épopée grandiose pour en faire l’antihéros d’un roman. Le texte est agrémenté de quatre pastiches d’auteurs divers qui à leur tour tentent de restituer la généalogie imaginaire de Borges, en en faisant par exemple, dans le plus réussi, la réincarnation d’un esclave du temps d’Al-Andalous… Plus que par ces contrepoints trop souvent anecdotiques, le livre est intéressant parce qu’il présente à la fois un mythe de la littérature argentine et un pan de l’Histoire du pays.

Chloé Brendlé

Le Martín Fierro
de Jorge Luis Borges
Traduit de l’espagnol par Bernard Lesfargues
Héros-Limite, 146 pages, 18 &euro

Le Matricule des Anges n°143 , mai 2013.
LMDA papier n°143
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°143
4,50