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Égarés, oubliés Pétale rouge sur le front

juin 2013 | Le Matricule des Anges n°144 | par Éric Dussert

Poète de la guerre, Jean Arbousset égrena ses vers de ludion dans les tranchées pour réjouir les soldats.

Dans les décombres de la Grande Guerre, on n’est jamais parvenu à retenir grand-chose des manuscrits dispersés dans la boue. C’en était fait des petits poèmes et des grandes œuvres, des carnets aquarellés et des lettres personnelles. On ne parviendra jamais à dénombrer tous les écrits qui se sont effacés durant les combats en même temps que s’éteignaient leurs créateurs. Une part de cette bibliothèque fantôme n’est pas anonyme, car certains ont eu la chance d’être publiés, comme Jean Le Roy (1894-1918), le disciple de Jean Cocteau qui sera remplacé par Raymond Radiguet dans l’amitié du poète, ou bien René Dalize (1879-1917), l’ami d’enfance d’Apollinaire, parfaits représentants de ces écrivains broyés dans les batailles. L’Anthologie des écrivains morts à la guerre 1914-1918 égrène plusieurs centaines de noms qui ne figurent plus dans les mémoires collectives. Au moins six cents hommes… Dans cette fraternité des limbes, la geste de Jean Arbousset tient de l’archétype. Né avec l’étoile au front et le tempérament rieur, il avait le vers gai et la prose vive, alternativement fraîche et rosse… mais il a tout juste 23 ans lorsqu’il meurt, le front troué par une balle.
S’il était fantaisiste, Arbousset le devait à une nature positive plutôt que légère – un drame familial avait assombri son enfance –, une nature qui témoignait d’un esprit fin et lettré. Il fut convoqué par la Grande Muette à Marseille au moment où il préparait au lycée Louis-le-Grand son entrée à l’École normale supérieure. Et comme le conscrit de Boris Vian chanté par Mouloudji (Allons z’enfants), il est allé « voir de quoi qu’i r’tourne » et n’en est jamais revenu. À quelques semaines de la fin des hostilités, Jean Roger Bernard Arbousset, né le 7 mai 1895 à Béziers, sous-lieutenant du 4e régiment du Génie, était tué à l’ennemi près d’Estrées-Saint-Denis (Oise) le 9 juin 1918, au cours de trois journées de combats terribles qui martyrisèrent un peu plus la région. Comme le signale Le Mercure de France le 1er novembre 1918, « Jean Arbousset, sous-lieutenant, […] a été tué dans les derniers combats, [il] avait publié un petit volume de vers : Le Livre de ‘Quinze grammes’. Il préparait un roman et de nouveaux poèmes. »
Recruté en 1915 avec sa classe maudite, il n’aura finalement vécu de son âge d’homme que la part ingrate, sous les drapeaux, mais n’aura pas pour autant démérité : d’abord bénévole à la préfecture de Marseille désorganisée par les incorporations de 1914, il rejoignit le front et prit part aux batailles d’Argonne, de Champagne, de Somme, d’Aisne et de Lorraine. On peine à croire qu’un seul destin puisse conduire à la fréquentation de tant de zones de combats… Pourtant, Jean Arbousset est plein d’allant, et avec son naturel gai, il devient la béquille morale de ses camarades, publie son journal de tranchée, Le Percot de Quinze grammes – dans l’argot des Poilus, le « perco » est une information fantaisiste –, il est l’humoriste brave et léger qu’on surnomme « Quinze grammes » parce qu’il n’est pas épais. « Ce sont les Poilus de l’Argonne/ qui viennent de me baptiser./ J’aime mon surnom, car il sonne./ Ce sont les poilus de l’Argonne,/ et je les veux récompenser/ en les chantant, ô ma patronne. […]  »
Apprécié, il prend du galon et devient caporal, puis aspirant et sous-lieutenant après avoir suivi les cours de l’école de guerre. Lorsque la camarde le saisit, c’est en brave qu’il affronte l’ennemi. On ne retrouvera sans doute jamais le recueil de poèmes d’amour qu’il avait confié à un éditeur – lequel n’en fit jamais rien –, non plus que le roman qu’il écrivait au front sur les feuilles d’un vieux plan-directeur, ou bien encore ses derniers poèmes dilués dans la boue. C’est une frustration et une perte certaine car on avait pu déjà juger des talents particuliers de ce jeune homme de lettres avec les « envois du front » qu’il confiait au Souvenir, la « revue du front » de Jean des Vignes Rouges ou au tout nouveau Crapouillot de Jean Galtier-Boissière qui accueillait aussi les écrits de Pierre Mac Orlan et d’Alexandre Arnoux. Les avis étaient unanimes : Jean Arbousset était un poète gracieux, parfois féroce.
Le Livre de ‘Quinze grammes’, caporal (Crès, 1917), soixante et onze pages au modeste format in-16 est donc son unique recueil – la réédition augmentée est annoncée par Obsidiane pour la fin de l’année –, une sorte de petit chef-d’œuvre de grâce mêlée d’humour acide et d’une noire gravité. La mort y est omniprésente depuis « La danse macabre » jusqu’au « Cheval mort » – la carne, cette pierre de touche de la poésie funèbre française – pour aboutir souvent au grand bowling des têtes arrachées gisant sur le champ de boue. Le rouge est mis, la mort rôde car comme chez L’Homme bleu de Guerber, elle est l’amante de tous et la maîtresse de chacun, et comme chez le poète allemand Kurt Jeynicke (1891-1985), le coquelicot métaphorise la fragilité des corps.
Avec autant d’ironie macabre que de sincère émoi, Jean Arbousset n’aura donc jamais évoqué que la guerre, dans des tonalités variées. Souvent tragique, parfois badin et quelquefois même sarcastique, il aura dit la vérité tragique du troupier soumis dans le même temps aux horreurs du carnage et à la vulgaire stupidité des rituels militaires. Non, Jean Arbousset ne méritait assurément pas ça, lui non plus – mais que saurons-nous jamais de ses amours ?

Éric Dussert

Pétale rouge sur le front Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°144 , juin 2013.
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