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Traduction Danielle Schramm

juillet 2013 | Le Matricule des Anges n°145

L’Apocalypse des travailleurs, de Valter Hugo Mãe

L' Apocalypse des travailleurs

En octobre 2011, je trouve un message d’Anne-Marie Métailié qui me demande si je suis libre. Elle me propose la traduction du roman d’un jeune écrivain portugais né en Angola, Valter Hugo Mãe dont je n’avais jamais entendu parler. Je cherche donc sur Internet et je découvre d’abord les photos : un jeune homme à la belle gueule avenante, crâne rasé, petites lunettes cerclées de noir, t-shirt noir comme il se doit. Puis la biographie. Je lis qu’il est né en 1971 en Angola mais qu’il a grandi au Portugal où il vit aujourd’hui à Vila do Conde, qu’il écrit de la poésie – et en cela il est bien dans la tradition littéraire de son pays, où les romanciers sont presque toujours aussi des poètes –, qu’il a obtenu en 2006 le prix José Saramago, grand prix littéraire portugais, pour son roman O Remorso de Baltazar Serapião (Le Remords de Baltasar Serapião) et qu’il fait partie d’un groupe de rock. Je lis aussi qu’il a eu, quelques mois auparavant, un succès plus que fou au FLIP, Festa Literária Internacional de Parati, un salon du livre réputé au Brésil qui a lieu chaque année dans cette charmante ville coloniale nichée au bord de l’Atlantique au sud de Rio. Pour preuve une photo délirante où l’on voit l’auteur littéralement léché par des lectrices enthousiastes.
Quelques jours plus tard je reçois par Internet la version pdf de O apocalipse dos trabalhadores. Mes affinités naturelles m’ont jusqu’alors portée vers la littérature brésilienne et je suis curieuse de voir comment je vais aborder cette langue qui est la même et autre en même temps. Je fais imprimer le texte, cent quatre-vingt-deux pages, un petit roman en termes de signes, mais un grand roman comme je m’en rendrai compte très vite.
Pierre Léglise Costa, directeur de la collection lusophone chez Métailié, m’avait prévenue que ce n’était pas une lecture facile et que j’étais libre de refuser la traduction si le livre ne me séduisait pas absolument. Il est vrai qu’il a fallu que je m’y reprenne à trois fois pour arriver au bout des premières pages. Pas de majuscules, pas de guillemets, pas de tirets, pas de point d’exclamation, ni d’interrogation ni de suspension. Rien pour signaler les dialogues, les changements d’interlocuteur. Points, virgules et quelques alinéas quand même. Une fois dépassée cette relative difficulté, je m’aperçois que je rentre dans le texte, fluidement, que je suis portée par lui comme par les eaux paisibles et salées d’une mer équatoriale et ce jusqu’à la page 182, fin. Là, je lève les yeux et je pense : je viens de lire un chef-d’œuvre. Et j’envoie un mail à Métailié pour dire oui, trois fois oui, je vais traduire O apocalipse dos trabalhadores. Peut-être pourrait-on affirmer que l’absence de majuscules, signes typographiques et autres, n’est rien de plus qu’une coquetterie stylistique, un gimmick, un snobisme d’écrivain. L’important, l’essentiel étant le fond, l’histoire, la qualité de l’écriture, le style, le propos… Bien sûr. Mais lorsqu’un journaliste demande à « valter hugo mãe » en minuscule, pourquoi ce parti pris, il répond qu’il souhaitait que rien ne vienne heurter la lecture. Et c’est ce qui se passe. Rien ne vient heurter la lecture. (Il paraît qu’il aurait remis des majuscules dans ces romans suivants. Dommage ?).
L’Apocalypse des travailleurs est l’histoire de deux amies, deux femmes de ménage quadragénaires et pas très belles, Maria da Graça et Quitéria. La première travaille chez un vieux monsieur riche, élégant et érudit qui lui parle beaucoup, l’agace à vouloir lui faire comprendre la beauté de la poésie de Rainer Maria Rilke ou du cinéma de Bergman et la saute par la même occasion, comme il peut, car c’est un très vieux monsieur. La seconde, une forte fille dure et libre, tombe malgré elle amoureuse d’un jeune Ukrainien émigré, travailleur dans le bâtiment qui a laissé dans son pays des parents malheureux et aimants. L’une rêve de mourir d’amour et entretient avec saint Pierre une relation incongrue et comique, l’autre est la vie même, impertinente et drôle. Des personnages croisent ou accompagnent les deux héroïnes dans leur cheminement jusqu’à la dernière page. Des êtres que la vie a malmenés, drus, denses ou bouleversants qui m’ont habitée pendant les six mois de la traduction et longtemps après. J’ai voyagé avec eux entre le Portugal et l’Ukraine, entre le rêve et la réalité, le paradis et l’ici-bas, la tragédie et l’humour, entre la tendresse et la cruauté, l’amour et le désespoir.
Je me suis lancée dans cette traduction avec quelque appréhension, je me demandais si j’allais réussir à rendre le style très particulier de Valter Hugo Mãe, la musique, le rythme de sa phrase, la finesse de son écriture à la fois très simple et très subtile, sa poésie. À ne pas trahir ce texte superbe, le propos de l’auteur. À garder la saveur de la langue portugaise magistralement maniée par Valter Hugo Mãe qui la secoue, la rajeunit, la fait chanter, crier, pleurer, rire. Et à faire tout ça en français. Je n’ai pratiquement pas eu à consulter l’auteur sur des difficultés particulières. Finalement le texte coulait et j’ai eu l’impression que j’étais moi-même à l’intérieur du livre, témoin de ce qui s’y déroulait. Je fermais chaque soir mon ordinateur contente à l’idée que j’allais retrouver le lendemain, pas seulement les personnages, mais une atmosphère, une beauté, un souffle. C’est un des privilèges de ce métier : rien de la subtilité d’une œuvre, dans ses plus petits détails, n’échappe au traducteur. À lui (ou elle, en l’occurrence) de relever le défi.
Y suis-je arrivée ? Je le souhaite. En tout cas, traduire ce roman a représenté pour moi, l’un de mes plus délicats bonheurs de traductrice.

* A traduit entre autres Ronaldo Correia de Brito, Carlos Salem, Fernando Bonassi. L’Apocalypse des travailleurs paraît aux éditions Métailié le 29 août.

Danielle Schramm
Le Matricule des Anges n°145 , juillet 2013.
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