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Domaine étranger Emily en liberté

octobre 2013 | Le Matricule des Anges n°147 | par Thierry Guinhut

Jerome Charyn imagine la vie fantasque et retrouvée de la poète Emily Dickinson, cette âme en incandescence.

La Vie secrète d’Emily Dickinson

Raconter la vie d’une poète enfermée derrière la fenêtre de sa chambre paraît une gageure. Il fallait à Jerome Charyn un certain toupet pour oser dire en quelque sorte : « Mademoiselle Dickinson, c’est moi ». De plus, malgré l’abondance de la correspondance, sans compter les 1789 poèmes, la ténuité des éléments biographiques risque d’inhiber le biographe.
D’où la nécessité de recourir à la sensibilité du lecteur de l’œuvre, mais aussi à l’imaginaire. Charyn l’avoue en son préambule, il crée de toutes pièces des personnages fictifs : la directrice du Séminaire pour jeunes filles, Tom le factotum au bras tatoué. Ainsi, outre « la tribu  » familiale d’Amherst, le rédacteur en chef Bowles et le Juge, des protagonistes et événements supplémentaires permettent de figurer la personnalité puissante et cependant fuyante de la plus fabuleuse des poètes américains, « chasseresse dans un champ tumultueux de paroles ». Celui qui n’avait « pas envie d’écrire un roman sur une recluse et une sainte », la découvre alors « d’une terrifiante diversité ». En cette narration chronologique, à une jeune fille rousse, étrange et douée succède une femme à demi-aveugle, qui restera célibataire, très probablement chaste, et pourtant amoureuse en secret d’une demi-douzaine d’hommes mariés, qu’elle appelait « Maître », dont ce Juge qui imagina l’épouser… Tout en remplissant ses carnets de brefs poèmes aux vers libres, dont bien peu auront mieux que les honneurs de la publication posthume.
Le biographe intérieur met en scène les frasques de son héroïne du dix-neuvième siècle. Une sortie dans une « rhumerie » pour y rencontrer un Tuteur, ivrogne et tricheur, et fomenter une fuite avec lui. Ses deuils et délires, ses amours fictionnels pour des prédicateurs et des « vauriens ». Ses conflits et réconciliations avec les frère et sœurs, le père par-dessus tout, avec la pauvre servante Zilpah, ancienne séminariste rejetée, qui conquiert son affection, double malheureuse et bientôt folle de notre recluse. Et « l’Assassin blond », Tom, pickpocket d’abord illettré, qui tournoie autour d’elle comme un fantôme, « troubadour troublé » par la « Sirène aux taches de rousseur ». C’est rarement fastidieux, souvent inspiré, palpitant, toujours fantasque, lyrique, voire érotique ; et terriblement lumineux et pathétique pour qui se fait appeler « Daisy le kangourou ».
On connaît l’écriture poétique d’Emily Dickinson, fulgurante, elliptique, associant brusquement des éléments concrets de la maison et du jardin avec des hypothèses métaphysiques renversantes. Pourtant, le romancier ne paraît citer aucun poème. Il a eu le front de les subtilement intégrer en son récit, d’utiliser « ses modulations et ses tropes ». Et de faire entendre une voix, comme une Eurydice ramenée par Orphée, sensuelle, farouchement libre, non sans humour, d’une ironie dévastatrice envers bigoterie et préjugés : car « Satan chante » en « Poète  ». Cette voix de « magicienne des Pétales et des Paragraphes » anime la présence miraculeusement retrouvée de l’héroïne narratrice. Ainsi celle qui se confie en disant « je » dresse le portrait de ses aspirations et folies, de ses deuils et désespoirs ; en ce qui devient un nouveau genre, consistant à littérairement s’emparer du point de vue, du corps et de l’esprit d’un écrivain disparu, dont « il était rare que le crayon bondît ».
La carrière du prolifique Jerome Charyn semble ici aborder un tournant. Après une cinquantaine de titres, policiers, livres pour enfants, ou portrait magique de New York, il déploie une vie intérieure dramatique. Mais à vouloir faire romanesque, entre péripéties, incendies de granges et guerre de Sécession, oublierait-on presque la création poétique, « bruit qui sans cesse retentit dans mon cerveau » ? Reste à savoir si Emily Dickinson eût consenti à une telle exhibition : peut-être avec une gourmandise indignée…

Thierry Guinhut

La Vie secrète d’Emily Dickinson,
Jerome Charyn
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Chénetier
Rivages, 432 pages, 24,50

Emily en liberté Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°147 , octobre 2013.
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