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Domaine français Fête de la suffisance

mai 2014 | Le Matricule des Anges n°153

Interrogeant le non-sens, le nouveau roman de Milan Kundera ne réussit qu’à féconder de confortables sourires.

La Fête de l’insignifiance

Ce sera donc un livre sur une exposition de Chagall que personne ne visite, sur un cocktail voilé d’une tristesse moite, sur un cancer qui n’aura pas lieu et sur toutes ces conversations qui n’existeront jamais. Ce sera un livre sur la vanité de toute vérité, un livre qui voudrait faire jouir à partir d’une somme de riens.
La Fête de l’insignifiance, dressée tout en fragments suggestifs, en clins d’œil historiques et en rires éthérés, parvient brillamment à dire un je-ne-sais-quoi sur le presque-rien. Dans ce roman-concept (davantage concept que roman, le contenu du livre étant une somme de variations autour de son titre), des saynètes de vanités quotidiennes s’enchaînent, jouées par des personnages qui n’ont de substance que leur insignifiance. Il y a Caliban, le comédien résigné à n’avoir jamais de public, inventant des langues imaginaires qui ne lui serviront jamais à rien et subissant la nostalgie de la chasteté ; il y a Alain, l’amoureux des nombrils qui n’aime chez les femmes que leur vide ventral et passe sa vie à s’excuser d’exister (« ah mon pauvre, tu appartiens donc toi aussi à l’armée des excusards ») ; il y a la suicidaire qui, après s’être jetée dans la Seine, n’a finalement même plus la force de se « battre pour mourir » ; il y a Ramon, qui s’est docilement habitué à vivre en permanence sous ses « petits nuages de chagrin », et puis il y a d’Ardelo, qui, n’ayant encore renoncé à rien, se voit bien obligé d’endosser l’habit du brillant imbécile.
C’est que chez Kundera, cynisme et incrédulité ont toujours été gages de lucidité. Pour le Tchèque octogénaire, la vanité est l’irrémédiable terminus de toutes les courses humaines. Seulement, dans La Vie est ailleurs ou dans L’Insoutenable légèreté de l’être, cet état de fait (voire de défaite) demeurait, précisément, insoutenable. Kundera élaborait d’épaisses tragi-comédies sur la sublime impossibilité de l’homme à s’en tenir à ce qui est. La farce et la foi s’entremêlaient confusément, sans qu’on puisse affirmer qui du roi ou du bouffon menait la valse : la subtilité du cynisme de Kundera tenait à ce que le lecteur était pris au piège de ses propres bons sentiments.
Ici, au contraire, c’est comme si on nous offrait un exemplaire de « Triompher du réel sans peine » ; l’insignifiance devient une médaille dont on s’orne fièrement aux côtés d’un narrateur qui agite, tout aussi fièrement, son « petit théâtre des marionnettes ». Caliban-le-médiocre, Alain-l’excusard ou d’Ardelo-le-solennel apparaissent alors comme des ersatz d’individus, des stéréotypes désincarnés, des prétextes à gag. Le rire ne sonne plus comme la pudeur d’un désespoir instable, ni même comme la démonstration d’une « infinie bonne humeur », mais plutôt comme une éructation de cynisme bien installé. Or, « est-il un phénomène plus déplorable que la faiblesse se réjouissant de la faiblesse ? » chantonne Baudelaire dans son caveau.
« [Oui mais] comment échapper à la raillerie, à la satire, au sarcasme ? (…) Comment la trouver, l’infinie bonne humeur ? », rétorque Ramon, dans ce qui constitue le passage le plus vertigineux de cette fête de l’insignifiance. Malheureusement, aussitôt soulevée, la question s’évanouit dans les airs. Légère comme la promesse d’un amnésique, ou « comme un plumette qui plane sous le plafond » (titre de la 6e partie du roman), l’interrogation disparaît dans le décor avant même d’avoir pu le modifier. C’est qu’aucun des personnages présents dans ce cocktail du non-sens n’a les épaules assez larges pour prendre une telle énigme à bras-le-corps : l’élégance des caractères peints par Kundera est de surface, décharnée.
La Fête de l’insignifiance se présente en somme que comme la réjouissance esthétique d’un Kundera atteint d’une légère maladie du rire. Ou, pour le dire autrement, comme la démonstration de virtuosité picturale d’un Diogène certes sympathique, mais dont on regrette toutefois que son flegmatisme confine au manque à jouir.

Blandine Rinkel

La Fête de l’insignifiance
Milan Kundera
Gallimard, 141 pages, 15,90

Fête de la suffisance
Le Matricule des Anges n°153 , mai 2014.
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