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Domaine étranger Impitoyable regard

mai 2014 | Le Matricule des Anges n°153

Sous l’œil de Peter Handke la réalité se transfigure et révèle une humanité en mutation prisonnière des décors du nouveau Théâtre du Monde.

Essai sur le Lieu Tranquille

Fidèle à lui-même, Peter Handke, à ses thèmes de toujours – la solitude, l’inadaptation, l’incommunicabilité – indissociables de l’entreprise de déchiffrement du réel amorcée dès ses premiers titres, Le Colporteur (1969) ou L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty (1972). Fidèle aussi à son éthique du dénuement, à sa quête d’une écriture dépouillée de tout apprêt et cherchant à concurrencer l’évidence. Fidèle enfin au récit même si, comme Goethe, il pratique avec aisance tous les genres littéraires, du roman au scénario de film en passant par le poème et le théâtre. Le récit, parce qu’il est plus qu’une simple histoire, qu’il offre une forme susceptible d’apporter un éclairage intéressant, sinon original sur la vie humaine, comme dans La Grande Chute, à travers le personnage du Comédien.
Un comédien qui va vivre une drôle de journée, celle qui, aussi progressivement qu’inexorablement, va le conduire vers la Grande Chute. Alors qu’il doit commencer, le lendemain, le tournage d’un film dans lequel il incarne un homme qui perd tout contrôle de soi, il est réveillé par un orage avant de constater qu’il est couché dans un lit étranger, dans un lieu étranger, dans un pays étranger. Commence alors une longue pérégrination que l’on va suivre pas à pas au point d’en être, de prendre part, d’avoir part à ce qui ressemble à une lente descente aux enfers tant la relation de cet homme aux objets, aux êtres, aux lieux est constamment perturbée, oscillant entre deux pôles : entrer en résonance ou entrer en dissonance avec tous « les archétypes du nouveau Théâtre du Monde » qu’il croise ou rencontre. Pris dans un mouvement de dégradation continue aussi insolite qu’inquiétant, il fait l’épreuve d’une discontinuité radicale qui relève d’un affrontement plus ou moins mesuré avec la folie. « Ce n’était pas la première fois qu’une chose à laquelle il pensait lui apparaissait, se matérialisait presqu’au même instant. »
Un récital de faits, de gestes, de sensations, une cavalcade d’états instables, d’affections changeantes et comme soumises à la pression irrésistible des événements. Tout un théâtre de processus mentaux que Peter Handke met à nu, capte en eux-mêmes pour en faire son principe d’écriture, la force dynamique de sa narration, et illustrer l’infinie plasticité du possible. Un art de sentir, d’éprouver les sons, les odeurs, le silence, qu’il conjugue à des temporalités à plusieurs étages entraînant fusions et confusions et à des références au passé lui permettant de mieux cerner, par différence, la réalité présente, l’état de la société et celui d’un monde qui a perdu son harmonie. Un monde devenu fou, où le vivre-ensemble est quasi impossible, où il n’y a plus de pouvoir « juste des abus de pouvoir ». Où il est imposé aux usagers du métro qui voudraient converser, de coiffer un casque rendant inaudible ladite conversation « sous prétexte que celle-ci est un trouble à l’ordre public et une entrave à la paix sociale, au même titre que de faire ses besoins devant tout le monde ». Un livre qui nous apprend à ouvrir les yeux tout en nous rappelant que le fou n’est pas toujours celui qu’on croit, à l’instar de ce qu’écrivait Michaux, dans Les Grandes Épreuves de l’esprit : « L’homme sain mentalement est un continuel correcteur d’impressions fantastiques. »
Simultanément, et après ses essais sur la fatigue, sur le juke-box et sur la journée réussie, Handke nous donne un surprenant Essai sur le Lieu Tranquille. Car le lieu en question désigne le petit coin, les lieux d’aisance. Depuis les cabinets de la ferme de son grand-père jusqu’aux toilettes d’un temple japonais dans le clair-obscur duquel il s’est soudain senti chez lui – « un esprit était à l’œuvre en ce lieu » – en passant par celles du pensionnat religieux de son adolescence (occasion d’un saisissant parallèle entre la « cabine-aux-péchés » du confessionnal et le lieu tranquille), celles encore de ses années de faculté ou celles d’une gare où il dormit « recroquevillé en demi-cercle autour de la cuvette blanche », il se remémore ces lieux qui lui ont servi de refuge, d’asile, de solitude. Mais par-delà le sentiment que sa fréquentation sans nécessité de ces lieux est sans doute l’expression « d’une fuite de la société, du moins d’un dégoût de celle-ci, d’une répugnance envers toute vie en société », ce que découvre Handke est la raison profonde de cet amour du Lieu Tranquille. S’y enfermer le guérissait des instants où il se sentait frappé de mutisme, « rendu laconique par les mots et les paroles des autres, réduit par eux au silence – appauvri – sclérosé ». Dans le retrait des toilettes, il retrouve la source du langage « plus vive peut-être que jamais auparavant ». Et il en sort « rempli du désir de parler ».

Richard Blin

Peter Handke
La Grande Chute
Gallimard, 192 p., 17,50
Essai sur le Lieu Tranquille
Gallimard, 104 p., 9,50
Traduits (magnifiquement) de l’allemand par Olivier Le Lay

Impitoyable regard
Le Matricule des Anges n°153 , mai 2014.
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