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Domaine étranger Vues de côté

juillet 2014 | Le Matricule des Anges n°155 | par Blandine Rinkel

Après soixante ans de carrière, Gay Talese, reporter au New York Times, considère toujours que seul le détail compte.

Sinatra a un rhume

Contre la vélocité journalistique et contre le patin poétique, Gay Talese a toujours cherché une «  langue précise et contextualisée, mais dont les qualités lui permettraient de résister au temps  ». Des années 60 aux années 2000, le siamois de Tom Wolfe – que ce dernier considère d’ailleurs comme l’un des pères du « nouveau journalisme » – aura donc contribué à raffermir le New York Times ou Esquire en leur apportant des centaines de longs formats aux confins du journalisme et de la littérature, et promis à la longévité parce qu’opérant avec une lenteur de qualité. Non pas parce que l’écriture de Talese traîne ou se perd en digressions superficielles, mais bien au contraire parce que ses phrases architecturent le détail. Parce qu’en douceur, elles déplacent le centre de l’événement vers la petite histoire qui l’accompagne et font de l’anecdote le cœur de l’intrigue. Parce qu’elles sont, en somme, une attention à l’imperceptible courant fictif qui coule constamment sous les rives du réel.
Le moteur ouaté des quatorze articles composant ce recueil de reportages, ce sont toutes ces choses qui échappent à notre attention, ces bidules ne nous regardent pas, ne cherchent pas à se montrer et, pour cette raison précise, sont captivants à observer. « À lire les vieux journaux et autres périodiques d’antan comme je le faisais parfois durant mon temps libre, j’avais l’impression que la plupart des nouvelles qui avaient alors fait la une étaient, historiquement et socialement parlant, moins révélatrices de leur époque que ce qui se trouvait dans les petites annonces et les réclames figurant en pages intérieures ou en dernières pages. Les réclames proposaient des détails. » Alors Talese écrira sur les milliers de fourmis qui escaladent chaque jour l’Empire Stade Building, sur les suicides estivaux des dépressifs insupportés par l’arrivée du beau temps et son cortège d’hilarités, sur les deux mille nécrologies en attente situées dans la « morgue » du Times, sur la fascination des rédactrices de Vogue pour les colibris, ou encore sur le trajet des chats errants dans Manhattan.
Dans la lignée de Capote ou de Hunther S. Thompson, Gay Talese privilégie donc toujours les sujets sinon inapparents, du moins inaperçus – ceux qu’il faut aller regarder pour les voir. Il s’intéresse moins à la victoire du boxeur qu’à sa mélancolie, et plus au silence des mannequins qu’à leurs poses. Comme il l’expose dans « De mon intérêt pour la non-fiction », avant chacun de ses reportages, Gay Talese fait un pas de côté pour biaiser le réel, apercevoir les événements de profil et deviner le visage des dos humains. Ainsi, là où le commun aurait vu un homme qui promène ses chiens, Gay Talese voit deux chiens et un homme promener un cigare (« En promenant mon cigare »). Là où un journaliste sportif chargé de restituer un match aurait concentré son attention sur le terrain du Yankee Stadium, Talese choisit de lui tourner le dos pour décrire les mâchoires immobiles des mâcheurs de chewing-gum au moment des tirs (« Un autre New York »). Là où quiconque aurait abandonné l’idée d’écrire sur Sinatra après avoir vu son interview se faire trois fois recaler pour « cause de rhume », Talese décide plutôt de composer à partir de cette absence, n’aimant rien tant, au fond, qu’écouter les extinctions de voix des grands chanteurs.
C’est que Gay Talese se fiche du triomphe. Celui qui, paradoxalement, s’est vu salué par le Norman Mailer Prize en 2011, préfère les anniversaires qu’on ne fêtera jamais aux fêtes nationales et délaisse volontiers les entretiens filmés des rock stars pour aller plutôt parler, sans enregistreur, à ceux qui n’ont généralement jamais été interviewés. « [Il] ne se préoccupe que des gens qui, actifs ou non, sont irrémédiablement hors du temps ». Et ce recueil, en toute logique, en toute finesse, de l’être aussi.

Blandine Rinkel

Sinatra a un rhume,
de Gay Talese
Traduit de l’américain par Michel Cordillot
Éditions du sous-sol, 312 pages, 22

Vues de côté Par Blandine Rinkel
Le Matricule des Anges n°155 , juillet 2014.
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