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Poésie Intensive dynamo

juillet 2014 | Le Matricule des Anges n°155 | par Emmanuel Laugier

L’Œuvre poétique complète de Giorgio Caproni, l’une des figures majeures de la poésie italienne du XXe siècle, démontre l’élégance sensualité savante de sa langue, nostalgique autant qu’athéologique.

Né à Livourne en Toscane, en 1912, Giorgio Caproni garda de la condition modeste de ses parents l’attention presque pasolinienne, mêlée qu’elle fut à une mélancolie toute baudelairienne, aux gens de peu, ouvriers, jeunes enfants désœuvrés des faubourgs de Rome ou du port de Gênes. Une tendresse sans niaiserie, dans laquelle l’ironie se voulut sans sadisme, plutôt assez légère pour que s’y reconnaisse un enthousiasme lucide pour la puissance sans retenue de vies toutes données à leur dépense…, qui s’apparente à un mouvement naturel, au bruit discret de la bicyclette allant… La plupart des poèmes de Caproni, que cette Œuvre poétique complète rassemble enfin et impeccablement (saluons-en les traducteurs-éditeurs français Isabelle Lavergne et Jean-Yves Masson), où se concentrent ces donnés d’enfances quasi objectives, s’élaborent selon une petite musique à la sobriété complexe (lui qui fut un violoniste virtuose, héritage de ses parents, tous deux musiciens amateurs, il ne perdit jamais le sens des inflexions du chant). Les premiers livres, Comme une allégorie (1932-35), Bal à Fontanicorda (1935-37), Fictions (1938-39) et Éphémérides (1938-42), en sont marqués de bout en bout, son attention se portant à ce que la sensation travaille et cisèle, et convoque, mêlant librement, par exemple, la sensualité de filles regroupées dans le coin d’une place aux désirs impérieux de domination des garçons : « Á cette heure le sans / du jour enflamme encore / la joue du pré, / voici que se sont éteintes / les bagarres et les batailles de pierres / à grand cris, dans le vent flotte vif / une haleine de bouches échauffées / d’enfants après des poursuites effrénées ». La poétique, pour ainsi dire, de Caproni, y est comme déjà à l’avance formée, elle ne fera que se densifier, complexifier ses figures, mais jamais ne reniera ce mélange subtil entre une naïveté feinte et un art savant de la métrique et des prosodies. Toujours y revient le cru et le cuit des perceptions, « âpre volonté » écrit-il d’y convoquer la justesse du moment où le bien nous est enlevé, et d’y cerner, comme en une étude à la Dürer, le motif principal : « Ta robe qui met le feu aux pierres / dans les étincelles de mai, rouge elle me donne courage / et santé – elle ouvre des cercles / d’espace sur ton passage » ; ou encore ceci, dernier poème de La Semence des pleurs, livre phare des années 50 : « Les maigres fillettes dans l’avenir / qui en faisant rebondir la balle en caoutchouc / transpirent délicates sur le ciment / de la cour où elles jouent, pourquoi / n’entendent-elles pas les trompes du silence / comme je le fais, moi ? ».
Jusque-là, Caproni, qui fut associé à la troisième génération (avec Mario Luzi, Vittorio Sereni) de ce que l’on appela d’abord péjorativement « l’hermétisme » (le célèbre Ungaretti y fut le premier attaché) a, en fait, assez peu à partager avec cette soi-disant volonté d’obscurcir le poème et sa forme. Bien au contraire, l’étonnant de sa poésie vient qu’elle se donne avec une évidence expressionniste dénuée de toute psychologisation : les sonnets par exemple du Passage d’Énée le montrent exemplairement, marqués qu’ils sont par les années de guerre (dites « allemandes », Caproni, étant mobilisé en 40 à combattre contre la France, ce qui le déchire ; puis en septembre 43, lors de l’armistice et de l’occupation allemande, il choisit la résistance et rejoint les Partisans dans la vallée de la Trébie) : « Les jeunes filles si nues et humaines / sans maillot sur le fleuve, avec quels doux / membres, près des pierres âcres et de l’odeur / stupéfaite de l’eau, ouvrent-elles dans le sang / des invitations taciturnes ! Tandis que le soleil / réchauffe leurs reins suaves et que l’air / a l’aigreur des corps, moi dans quelles paroles / suis-je en train de fuir (…) ». Plus loin, le fameux « Les bicyclettes », long poème dans lequel Pasolini notait ses « déséquilibres linguistiques comme justement ce mot insacca, ou d’attributs extravagants, purement analogiques ou audacieusement métaphoriques, comme delicati (“délicats” pour évoquer le bruit des bicyclettes), svariato (“varié” pour le ronronnement des rayons, etc. »* : « Il n’est pas de secours dans le monde infini / de noms et de noms qui au son du cor de la guerre / ne gardent pas de sens, mais on réentend / encore humainement sur la terre / émue par d’autres poitrines ce faible / bourdonnement égal de rayons et de pneus, ce léger, / léger transport de plumes qui monte / des profondeurs de l’aube ».

La solitude sans Dieu ? « La joie qu’elle peut donner est indicible. Elle donne accès – une fois tout espoir tranché net – à toutes les libertés possibles ».

Caproni est l’homme d’une ville : Gênes est son armature intérieure. Il y vivra toute sa jeunesse, y découvrant sa passion pour l’opéra. Il s’installera ensuite à Rome où il enseignera en tant qu’instituteur jusqu’à sa retraite en 1973, tout en écrivant, à partir de 46, des chroniques dans l’importante revue La Fiera letteraria, traduisant tôt le poète André Frénaud, Le Temps retrouvé (Proust) en 1951, Baudelaire, Genet, L’Éducation sentimentale de Flaubert… Il y rencontre en 39 Ungaretti, en 50 Pasolini avec lequel il partage une amitié dense et un respect mutuel indéfectible (Caproni jouera même un petit rôle dans Saló  !). Le poème qu’il écrit à sa mort, en 75, refusant de la commenter publiquement, est bouleversant de pudeur. On ne se pare pas de la mort d’un homme y dit-il sobrement.
Si on distingue dans l’œuvre de Caproni trois grands thèmes, celui de la ville (Livourne, Gênes, Rome), celui de la mère et du voyage (dont la France), il faut aussi ajouter deux autres axes : celui, disséminé, mais néanmoins obsessionnel, de la femme (d’Olga Franzoni, disparue avant leurs noces, à Rina, épouse et muse intensive, aux jeunes femmes, ouvrières, de conditions modestes, voire aux jeunes filles que quelques mouvements, mêlés de sueur, transforment en navettes fécondes du poème), ainsi que celui de son nietzschéisme, par quoi s’aiguise la lame de son sens tragique. Son ironie envers la théologie devient, pour ce que l’on appelle la troisième partie de son œuvre (de 1965 à sa mort en 1990), moins une philosophie à coup de marteau, que le fin questionnement de son athélologie. Celle-ci se forgera à travers le mot de res amissa, soit l’impossible reconnaissance, appropriation, de ce qui nous fut, peut-être, toujours « trop intimement possédé » (Giorgio Agamben).
Cette dernière question est sans doute celle qui parcourt avec une violence tout unifiée la langue de Caproni. Elle condensera ce que Pasolini reconnaissait comme sa marque de fabrique, ce qui lui fit dire, dans une boutade célèbre, que Caproni ne parlait ni l’italien de Gênes, ni le romain, ni la langue de Dante, mais tout simplement le capronais ! Quoi qu’il en soit de cette image, au demeurant assez juste, cette tresse savante, qui rendit Caproni aussi sensuel dans ses élans prosodiques que « pierreux » en raison de l’âpreté de son vers et de la limite virtuose de leurs jeux internes, visibles avec évidence dans les Petits vers du contrecaproni, mais peut-être plus encore dans les deux grands livres, véritable tournant de l’œuvre, que furent le Freischütz (1973-1982), référence au célèbre opéra de Weber, et le Conte de Kevenhüller (1979-1986). Dans ce dernier, Caproni s’attaque à la bête infâme de l’époque, monstre dont l’hydre aux têtes multipliées devient un symbole ironique et désespéré. La chasse y apparaît aussi comme un emblème étrange, par lequel les rôles peuvent s’inverser. L’insert du Freischütz est à cet égard éloquent ; il porte tout le programme de cette res amissa que le philosophe Giorgio Agamben, qui fut un proche, entend comme l’ultime marque capronienne invalidant la distinction entre nature et grâce, « habitus et don, possession et expropriation ». C’est dans sa langue que Caproni tient cet équilibre, de l’a-prosodie de son chant interrompu aux « versicules trop harmoniques » : « Il y a des cas où accepter la solitude peut signifier atteindre Dieu. Mais il est une acceptation stoïque plus noble encore : la solitude sans Dieu. Irrespirable pour la plupart. Dure et incolore comme le quartz. Noire et transparente (et coupante) comme l’obsidienne. La joie qu’elle peut donner est indicible. Elle donne accès – une fois tout espoir tranché net – à toutes les libertés possibles. Y compris celle de croire en Dieu, tout en sachant – définitivement – que Dieu n’est pas, qu’il n’existe pas ».
Telle est l’ironie bouleversante où se dit l’écroulement du divin, don inappropriable que donnait cet homme au regard inquiet d’oiseau.

Emmanuel Laugier

* Extrait du N°137-138 (2012) de la revue Po&sie qui consacra un dossier conséquent à Giorgio Caproni.

L’œuvre poétique, de Giorgio Caproni
Édition établie, présentation et traduction par Isabelle Lavergne et Jean-Yves Masson
Éditions Galaade, 1026 pages, 45

Intensive dynamo Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°155 , juillet 2014.
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