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Intemporels Guerre en éclats

juillet 2014 | Le Matricule des Anges n°155 | par Didier Garcia

Sorti vivant du premier conflit mondial, l’Américain William March revient sur ce que fut le quotidien des soldats.

On ne pourra pas reprocher à l’auteur de parler sans savoir. La Grande Guerre, il l’a connue. Et de près, participant au combat en France, en tant qu’engagé dans l’US Marine (il en est même revenu décoré). Mais il lui aura fallu une décennie pour coucher tous ses souvenirs par écrit et mettre un point final à ce livre-confession (publié en 1933), qui tient autant du roman que du florilège.
113 personnages s’y partagent le rôle principal : les 113 soldats qui ont composé la compagnie K, laquelle débarqua en France pour aller risquer sa vie quelque part dans l’Aisne, non loin de la Marne, et plus précisément là où allait se dérouler la bataille de Belleau. Elle engagea les hostilités « le 12 décembre 1917 à 22h15 à Verdun », et cessa le combat « le 11 novembre 1918 au matin près de Bourmont », après avoir participé aux opérations décisives de Saint-Mihiel et Meuse-Argonne, entre autres faits d’armes.
113 protagonistes donc, et autant de narrateurs, puisque toutes ces voix prendront tour à tour la parole, chacune évoquant ce qui l’a marquée, l’image forte qui lui est restée, dans une confession dont la longueur varie d’une dizaine de lignes à plusieurs pages pour les récits les plus étoffés. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, ou craindre, ce ne sont pas toujours des traumatismes. Certains ont gardé de la guerre des souvenirs plutôt anecdotiques, comme le pétage de plombs d’un chien qui, en plein bombardement, n’arrête pas de tourner sur lui-même. D’autres prennent le temps d’expliquer comment ils ont tenu le coup : grâce par exemple à la photo d’une jeune femme découpée dans un magazine et conservée dans une poche tel un talisman jusqu’à la fin du conflit. On y découvre même des soldats heureux d’aller se battre, quitte à y laisser leur peau, car persuadés que grâce à eux les gens connaîtront de nouveau « le bonheur et la paix ».
Cette vision idyllique n’empêche pas la mort de frapper à l’improviste. Compagnie K est d’ailleurs aussi un catalogue des horreurs et des absurdités de la guerre. On y surprend deux Américains mangeant le pain plein de sang d’un soldat allemand mort, une escouade contrainte par ses supérieurs de fusiller un groupe de jeunes prisonniers, un lieutenant donnant un ordre qui entraînera la mort de plusieurs de ses hommes, et des soldats tués pour rien, parce qu’un de leurs gestes a été mal interprété, ou parce qu’en face on a pris pour une grenade ce qui était la photo d’un enfant…
March dit tout de la guerre, sans jamais rien hiérarchiser, une banalité valant autant qu’un moment-clé, puisqu’étant tous deux constitutifs de la même réalité : les opérations réalisées sans morphine (réservée aux officiers), la joie d’un soldat qui vient de perdre une jambe mais qui découvre qu’il est encore vivant, ou de tel autre soudain devenu aveugle, sa cécité signifiant pour lui la fin immédiate de la guerre. Tout, c’est-à-dire encore les blessures, les mutilations, les agonies, l’angoisse (celle qui fait déserter, alors que la désertion mène tout droit au poteau d’exécution), les trêves entre belligérants, mais aussi la construction d’un pont, réalisée dans l’urgence, pour traverser la Meuse. Tout, c’est-à-dire enfin le suicide de certains, incapables de vivre avec ce passé qui ne veut pas disparaître.
On s’en doute, parmi les 113 hommes que comptait la compagnie, certains sont morts au combat. Qu’à cela ne tienne : leur mémoire peut parler pour eux. D’ailleurs, rien de mieux qu’un mort pour vous raconter exactement ce qu’il a vécu au moment où la baïonnette lui a ouvert le ventre. Rien de plus efficace qu’un mort pour vous dire d’outre-tombe que son seul regret est de ne pas savoir comment cette guerre s’est finie.
Compagnie K n’est pas qu’un énième « plus jamais ça ». Bien sûr, March a tout fait pour montrer « l’horreur de la guerre dans toute son absurdité », « les faits dans toute leur brutalité et leur bêtise », comme le destin tragique du soldat Leslie Jourdan, qui était appelé à devenir un très grand pianiste et qui est revenu de la guerre avec la main gauche explosée, détruite par un éclat d’obus. L’écrivain a pour lui le mérite de l’authenticité : pas une page ici qui sente l’enflure ou la pose. Mais pour le lecteur, ce florilège de confessions est presque confortable. Mieux encore : stimulant. On ne sait jamais quel sera le sujet du texte à venir, et à chaque nouvelle prise de parole, tout redevient possible, de l’horreur absolue jusqu’à l’espoir que cela prenne fin et que l’humanité revienne à de plus nobles sentiments (on en oublierait presque les balles qui sifflent).
Au final, on a l’impression d’avoir sous les yeux un kaléidoscope de la Grande Guerre, une fresque un peu hétéroclite qui rend sans artifice l’incohérence du conflit, tel qu’il a dû survivre dans bien des mémoires.

Didier Garcia

Compagnie K, de William March
Traduit de l’américain par Stéphanie Levet
Gallmeister, 240 pages, 23,10

Guerre en éclats Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°155 , juillet 2014.
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