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Domaine français Zazie aux states

septembre 2015 | Le Matricule des Anges n°166 | par Chloé Brendlé

Deuxième roman de Lise Charles, Comme Ulysse nous embarque dans les histoires et la fantaisie vacharde d’une adolescente. L’occasion de jouer avec les faux-semblants de la représentation.

On ne sait pas à qui elle parle, quel âge elle a, ni si ce qu’elle nous raconte est vrai. Même si Lou Milton (« Lou for Louise ? No, Lou for Loo, L double O. ») n’est certainement pas son véritable prénom, on dévore ses aventures. Ce n’est pas tous les jours que l’on rigole, en Littérature. Lou Milton donc, qui est une cousine parisienne de l’héroïne délurée de Queneau et de la Lolita de Nabokov, nous raconte son séjour d’un mois et demi à New York, devenu peu à peu escapade de plusieurs années. À la fois désœuvrée (« J’avais l’impression d’avoir mille ans, j’étais un vieux dieu blasé qui avait déjà tout vu, tout entendu, et la comédie de l’amour ne me plaisait plus. ») et dessalée (attirant selon ses dires « tous les aveux un peu sales des personnes propres sur elles »), elle suit sa pente douce : observer les travers des autres et se laisser désirer. D’abord par un autoproclamé poète (« des cheveux blonds, les yeux vert pâle comme un velouté d’asperges ») dont l’un des succès s’intitule Fire in my ass, ensuite par un peintre aussi bucolique que flegmatique dont elle devient le modèle, et qui l’entraîne dans son idyllique villa du Massachussetts (« Mâche-tes-chaussettes »), aux côtés de sa peu tendre épouse, et de leurs deux enfants, en âge malgré eux d’apprendre le français. Roman d’amour ? L’amour my ass, ou des « salades  », dirait Lou après Antoine Doisnel. Roman d’apprentissage après un long voyage, Comme Ulysse ? Lou grandit peut-être, mais elle est presque toujours aussi nonchalamment assassine du début à la fin, qu’il s’agisse de décrire les deux visages d’un soupirant ridé, les velléités d’œuvre d’une écrivaine sans écrit, la corpulence de la bonne, « plus gonflée que grosse, comme si c’était de l’air et du sang qu’on lui avait mis sous la peau avec un piston, pas de la graisse » ou ces « entre-deux bizarres » que sont les enfants. Lou dessine, aussi, des croquis à la façon de Norman Rockwell, le satiriste, qui mourut non loin de chez Peter, le peintre du roman, et peignit sa femme, dit-on, jadis. S’ensuit de savoureuses variations sur les modes de représentation, sur le réel et ses doubles, sur les personnages à clef et l’art de l’anecdote, plus profond qu’il n’y paraît. Lise Charles s’en donne à cœur joie, avec une aisance et une grande, très grande liberté.
Son premier roman remarqué, La Cattiva (2013), qui racontait le lent désamour de jeunes gens gavés de littérature, elle feint de le mettre à distance dans Comme Ulysse à travers le livre supposé d’une tante professeur. Rapportant qu’on avait reproché à ce roman de sentir le latin, Lou déclare ainsi « moi ça m’a mise hors de moi, je te jure, et j’ai résolu que si un jour j’écrivais quelque chose, ce serait une franche bouillie, avec les pieds je la pétrirais, à quoi bon donner de la confiture aux cochons je te le demande, et ma bouillie la voici ». Bouillie joyeuse et « terrifique » des langues, l’anglais, de l’italien, un zeste d’allemand, écorchage savant de références (littéraires, entre autres), accentuation des mots et bégaiement du français. Plaisir de l’écriture, plaisir de la réécriture : comme dans son premier roman, on trouve différentes formes, dont le conte, mais aussi des pastiches de journaux d’artistes, différents styles selon les personnages, même dans les dessins. C’est alors l’apprentissage d’un écrivain que nous à lire non plus Lou, mais son auteure, à partir d’un énoncé qui serait quelque part entre « Racontez vos vacances » et la quasi-phrase de Baudelaire « Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, il ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. ». Tout l’art tient dans le décalage, entre l’auto-complaisance allegro de la narratrice, « Ç’avait toujours été mon rêve, d’être un modèle pour un grand peintre, tu gagnes l’éternité sans rien faire, c’est presque triché tellement c’est facile, il suffit d’avoir un joli visage et un peu de pot. » et une perfidie digne des mémorialistes ou des moralistes de la fin du XVIIe siècle à propos d’une rivale désireuse d’être peinte, « parce que en femme dévorée par l’ambition et alourdie par la paresse, elle avait pensé que c’était l’escalier le plus efficace vers l’éternité ».
De la virtuosité ? Certes, il en aura fallu, pour nous tenir ainsi en haleine ou nous mener en bateau, du Chinatown de NYC au quartier chinois de la porte de Choisy, nous couper le sifflet quand on voudrait la prendre en défaut. Peu importe au fond si la troisième partie, qui fait lentement basculer l’intrigue, est parfois trop bancale, et que la deuxième rate certaines de ses cibles à trop en avoir. Ce que nous redit Lise Charles, c’est que la vraie vie n’est que de la littérature.
Chloé Brendlé

Comme Ulysse, de Lise Charles, P.O.L, 400 pages, 18,90


Zazie aux states Par Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°166 , septembre 2015.
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