La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine français Comme une baleine

septembre 2015 | Le Matricule des Anges n°166 | par Chloé Brendlé

Après Fragments de Lichtenberg, Pierre Senges poursuit son odyssée des savoirs avec un roman-partition sur Moby Dick. Enfin, sur Achab, le capitaine à la rancune éternelle. À moins que ce ne soit après le monde entier et ses vies parallèles, qu’il en ait. De l’époustouflante épopée d’un sceptique.

Achab (séquelles)

L’un des livres les plus fascinants et les moins définissables de notre été indien ne parle pas de petits faits vrais du vingt et unième siècle mais d’une vieille histoire tirée d’un vieux livre écrit par un marin jamais totalement repenti. Dans Moby Dick (1851), d’Herman Melville, Achab mourait (rattrapé, véridique, c’est à l’avant-dernier chapitre, par le nœud coulant de son harpon, fiché dans sa proie blanche) ; dans Achab (séquelles), il a fait la nique à son destin. Achab n’est plus un macchabée, vive Achab, et Pierre Senges, qui le ressuscite (pour un temps, tout au moins). Séquelles ? Ce sont les cicatrices du mythe : la jambe d’ivoire ou de bois du maudit, et les quelque deux cent cinquante-cinq plus ou moins longs fragments qui composent le « roman » et brodent sur la survie du capitaine. Sequel, prononcé à l’américaine : l’aventure continue, comme au cinéma – de fait, il sera beaucoup question de cinéma, quand Achab ira vendre son scénario au producteur le plus offrant d’Hollywood, ou, à l’arrière-plan, lorsqu’il y aura course-poursuite entre cétacé et hominidé. En germe dans ce drôle de titre, un sérieux grain de folie (on le serait à moins, après toutes ces années en mer), et quelques falsifications à l’horizon. De l’auteur qui dans La Réfutation majeure (2004) imaginait l’existence de l’Amérique comme un complot ourdi par des opportunistes, et qui a semble-t-il mijoté son Achab pendant pas mal d’années, on pouvait s’attendre à quelques entorses à la réalité de la fiction.

Trier le bon grain de l’ivraie ? Impossible. On trébuche, on sort de là en croyant qu’Achab a rencontré Shakespeare.
Achab donc cuve ses dérives océanes dans les terres, et ne veut plus entendre parler de son passé. Le voici à New York, puis sur la côte Ouest, tour à tour cireur de pompes, marchand de pancakes, ou encore liftier, dans le vingtième siècle balbutiant. Pendant ce temps-là, Moby Dick sous l’eau s’ennuie ferme, et en attendant de tomber sur Achab, déguste des pèlerins pas frais et « un inoffensif arrière-grand-père sur sa véranda en Californie ». Qui chasse qui ? Ce running gag est l’un des motifs les plus réussis du livre ; on s’invente une bande dessinée rêveuse dans la tête. D’ailleurs, Pierre Senges a l’art de dégonfler des passages graves ou sentencieux en vignettes imaginaires : « On rencontre des imposteurs partout, toutes les auberges gardent une chambre libre pour l’un d’entre eux, et certains poussent le scrupule jusqu’à être des imposteurs d’eux-mêmes – c’est en tout cas ce que prétend le capitaine, par une belle journée déclamatoire, en s’adressant à un public de mouettes (très attentives). » On apprendra entre autres que la haine envers la baleine blanche a été créée de toutes pièces par un Achab soucieux d’occuper ses marins. On songe alors aussi à La Naissance de l’Odyssée, dans lequel Giono faisait d’Ulysse un mari infidèle et surtout peu pressé de rentrer, ruminant des bobards à dévider à Pénélope. Mais il ne faudrait pas donner l’impression qu’Achab (séquelles) se résume à une plaisanterie (vaste) – la preuve, c’est qu’il arrive parfois au lecteur de s’ennuyer.
C’est beaucoup plus souvent le vertige qui nous saisit. Il en est de deux sortes : le premier, c’est l’infini des impossibles melvilliens ; Pierre Senges sculptant le contraire de l’océan déchaîné (Achab en ville, Achab immobile amnésique, Achab en mode terrien furtif). L’autre, c’est celui du monde dans un verre d’eau, ou plutôt une baleine. Celle-ci aspire tout à elle, les naufragés comme les réécritures cryptées (tel le film inachevé de von Sternberg, Claudius : « Les spectateurs seront ravis d’avoir Messaline au lieu d’un gros poisson »), les spécialistes de cétologie et la couleur du panache blanc d’Henri IV. Même Orson Welles se serait laissé ferrer. Des scénaristes de l’entre-deux-guerres (Fitzgerald et P. G Wodehouse pour ne citer qu’eux) et le département des histoires de la Metro Goldwyn-Mayer (traquant le scénario en or dans la boue des faits divers des journaux) s’y seraient penchés. Et un siècle et demi plus tôt, le musicien Da Ponte aurait soufflé une idée de génie à Herman Melville… Trier le bon grain de l’ivraie ? Impossible. On trébuche, on sort de là en croyant qu’Achab a rencontré Shakespeare et on se jette dans les bras de Wikipédia ; on voudrait dévorer L’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton et les Aventures du baron de Münchhausen, découper des dictionnaires à la pince à épiler (« épissure », « syzygie » – on est plus proche de l’empiffrement lexical que du plaisir snob). On plonge au hasard dans Moby Dick (l’« original ») : « Dans certaines entreprises un désordre circonspect est la vraie méthode.  » Ouf !
Le tour de force de Pierre Senges est d’arriver à injecter la passion qu’a notre époque pour les anecdotes et les rendez-vous manqués (que serait-il arrivé si… ?) dans un imaginaire seiziémiste et baroque (le coquillage enroulant le monde dans sa spirale). Depuis son premier roman (Veuves au maquillage, 2000), l’auteur mène une titanesque entreprise d’investigation en même temps que d’interrogation des savoirs et des techniques, poursuivie à la fois dans l’infini romanesque et la forme courte du fragment. Fragments de Lichtenberg, paru en 2008, était peut-être le meilleur avatar de cette encyclopédie portative en perpétuelle reconfiguration. À chacun de ses livres, le thème de départ semble un prétexte aux joies de la digression et à l’érudition facétieuse. L’auteur nous taquine, notes de bas de page à l’appui et table des matières plus que fournie. L’auteur nous rassure : « Par expérience l’ex-capitaine le sait, la rancune est curieuse et syncrétique, chasser une seule proie ne l’empêche pas de passer par des moments de grande passion généraliste : si elle n’est pas un peu paranoïa universelle, une rancune ne vaut rien (elle gagne beaucoup à imiter l’encyclopédisme amateur mal fichu façon Athanasius Kircher). » On croit que cela ne mène nulle part, et l’on en revient toujours à la monomanie et à l’imposture ; ce sont elles qui gouvernent les hommes et leurs livres. De cette exploration tous azimuts témoigne la phrase de Pierre Senges. Se déployant par appositions prudentes, énumérations pleines de malice (ah les listes – celle des « aujourd’hui » : « l’aujourd’hui d’innocence de coude de petite fille, l’aujourd’hui de la main sur la hanche, l’aujourd’hui rêve paresseux (…) »), deux points à moitié seulement explicatifs, parenthèses qui n’ont l’air de rien et qui ouvrent des mondes, loin de rouler sa bosse de baleine de manière lisse, elle ripe, ne subordonne pas grand-chose, force le lecteur à s’écarquiller, lever les yeux – « et n’en penser pas moins ». Il faudrait bien sûr parler des métaphores, auxquelles est consacré un chapitre central, mais comment piocher ? Il y a bien ce « chocolat fourré » (celui que vous prenez à l’aveugle sans savoir quel goût il vous prépare – ça, c’est pour un « nouveau départ »). M’enfin quel art poétique attendre de quelqu’un qui compare la technique narrative aux conforts du hamac et fait de son lecteur un Achab ?
On a une secrète préférence pour la baleine (elle aurait été aperçue récemment sur les écrans dans le premier volet des Mille et une nuits de Miguel Gomes). Mais laissons la parole au narrateur d’un récit de Pierre Senges paru en 2012, Zoophile contant fleurette  : « La baleine : il est étrange de savoir sa maîtresse si loin de l’endroit où on lui fait l’amour – quand la reconnaissance, si reconnaissance il y a, parvient à l’amant, c’est avec un délai qui fait croire un instant à des prouesses surnaturelles, ou au contraire l’échec complet. » Cela n’a rien à voir ? Allez-voir par vous-même…

Chloé Brendlé

Achab (Séquelles), de Pierre Senges
Verticales, 624 pages, 24

Comme une baleine Par Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°166 , septembre 2015.
LMDA papier n°166
6.50 €
LMDA PDF n°166
4.00 €