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Domaine étranger Tombe la neige

septembre 2015 | Le Matricule des Anges n°166 | par Martine Laval

Le Wyoming, grandeur et décadence, théâtre de la haine et de la vengeance. Clayton Lindemuth réinvente le western avec une histoire d’amour et de rédemption.

Une contrée paisible et froide

Il neige. Dans ce premier roman aux allures bibliques, dévastation et renaissance, il neige sur quatre cents pages. Blanche solitude. Elle a beau s’escrimer la neige, déverser sans répit ses flocons épais et lourds, elle ne parviendra pas à ensevelir le passé des lieux, un coin reclus du Wyoming, ici ses montagnes hautaines, les Rocheuses, là sa ville fantôme, Bittersmith. Elle ne pourra pas non plus effacer les histoires pourtant si bien cachées que tous, hommes, femmes et gosses, tentent d’ignorer, ou, qu’en vérité, ils acceptent. Le silence, autrement dit le mensonge ou l’hypocrisie, comme art de respirer, d’exister. Ainsi va la vie, ainsi se fondent les familles dans ces paysages où le diable a établi son enfer. Asservissement, résignation, brutalité. Rien de paisible dans cette contrée mais une volonté farouche, celle d’un jeune gars, Gale, un garçon de ferme, à semer la tempête, à rivaliser avec la neige, à faire exploser la vérité : viols en pagaille de jeunes femmes, incestes sous tous les toits.
Clayton Lindemuth, auteur de cette Contrée paisible et froide, est né en 1970. Il assure de toute évidence la relève de la famille des grands romantiques américains, écrivains des grands espaces, de la nature impitoyable et salvatrice, raconteurs d’histoires d’amour et de solitude. Impossible de ne pas lui imaginer une place dans la lignée du Jim Harrison de la grande époque (Dalva), mais aussi de Larry Brown et de son indécrottable tendresse du désespoir (Dur comme l’amour), ou encore de Donald Ray Pollock et de son réalisme fracassant (Le Diable, tout le temps).
Dans une narration à plusieurs voix, celle de Gale sensible à l’extrême, tout en candeur et radicalité, s’oppose à celle du shérif Bittersmith, personnage fossile aussi immonde qu’immoral, dont le grand-père a légué son nom à la ville. Rien que ça. La loi c’est lui, c’est son sang, à savoir la haine, la violence. La traque de Gale, accusé de meurtre, sera son baroud d’honneur. Il ignore encore qu’il devra faire face à la vérité.
De dialogues cinglants en descriptions lyriques sinon poétiques, Une contrée paisible et froide explore geste par geste, décortique pensée par pensée l’univers d’une communauté décadente. Ici, les hommes sont les maîtres du monde. Ils règnent sur leurs terres comme sur leurs bêtes, mais plus accablant, sur leurs femmes et leurs progénitures. Une sorte de phallocratie répugnante, que l’on croyait d’un autre âge, une virilité exacerbée, ridicule ou pathétique à nos yeux mais bien réelle : les testicules comme arme de soumission, de destruction.
L’auteur sans craindre la rudesse, toujours attentif au moindre espoir de tendresse, réinvente l’infinie gravité du monde mais aussi l’amour. Sur le fumier il sait faire éclore la pureté. Voici mise au jour la perversité du genre humain, sa puissance à broyer les frontières entre le bien et le mal.
Mais la neige ne parvient toujours pas à étouffer le destin fracassé de Gale. De façon clinique, le gamin pose le canon de son arme sur la tempe d’un type, puis d’un autre, et d’autres encore. Il appuie sur la détente. Et dit : « Qu’il aille se faire foutre. » Serait-il devenu un monstre comme les autres ? Comme ceux de cette milice affamés de haine contre les communistes, il est vrai que l’époque (les années soixante-dix) est à la peur irraisonnée du marteau et de la faucille, même vus de ce trou perdu, si loin de l’URSS. Serait-il aussi devenu un monstre comme ce shérif Bittersmith ? Gale n’a pas d’autres choix et le lecteur, chamboulé, l’accompagnera au-delà de sa folie meurtrière dans sa quête de dignité.
Clayton Lindemuth fait frémir. Dans une seule intrigue, il parvient à entremêler les chemins hasardeux qui tracent les destins. L’abandon : Gale tout bébé a été placé à l’orphelinat, sa mère n’était rien qu’une ado. La filiation : il veut identifier son père, quitte à tomber sur le pire. La famille : une entité plus castratrice qu’aimante. La haine : celle des autres le pousse à prendre les armes. La vengeance : elle gagne le pouvoir sur la quête d’innocence. La dignité : celle sans cesse à réinventer, même avec du sang sur les mains. L’espoir : Une contrée paisible et froide, texte halluciné, d’une force implacable, réussit le pari de distiller entre ses pages une sorte d’hymne à la beauté, à l’amour, à la femme.
Gale : « Je m’ébattais dans le foin avec une fille dont les trois défenseurs étaient des tireurs d’élite, des membres de la milice prêts à tuer. Une partie de mon esprit n’arrivait pas à croire que des seins de jeune fille puissent être aussi doux, et une autre s’attendait à tout moment à ce qu’une balle me foudroie. »
Mais voici que la neige change de camp. Elle n’est plus celle qui étouffe mais celle qui protège, maternelle. Au-delà du vacarme, de la souffrance, la rédemption.
Martine Laval

Une contrée paisible et froide de Clayton Lindemuth
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent,
Seuil, 400 pages, 22,50

Tombe la neige Par Martine Laval
Le Matricule des Anges n°166 , septembre 2015.
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