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Domaine étranger Le crépuscule de l’Amérique

septembre 2015 | Le Matricule des Anges n°166 | par Lionel Destremau

Derniers soubresauts, par Edward Abbey (1927-1989), d’une figure mythique en voie d’extinction : le cow-boy solitaire.

Seuls sont les indomptés

Un homme se prépare un maigre repas – haricots, lard, café – au milieu de l’immensité du désert et de montagnes rocailleuses. Le lendemain, il range ses affaires, balance sa guitare en bandoulière, harnache son cheval, remet un fusil calibre 32 dans son étui, et reprend la route… Jusque-là, tout va bien, le lecteur s’est installé dans une ambiance, presque dans une époque. Et puis le grondement sourd d’un avion à réaction se fait entendre dans le lointain… Les premières pages de Seuls sont les indomptés d’Edward Abbey disent beaucoup de la trame de son récit. Entre les vers de la « Ballade du brave cow-boy » en incipit, les descriptions de la nature et le soudain heurt avec la civilisation moderne. Nous ne sommes pas dans une uchronie étrange qui verrait surgir des avions en plein western, mais au milieu des années 50, quand Jack Burns se voit contraint de faire un tour au cœur du monde moderne. Et à vrai dire, il n’apprécie pas particulièrement de devoir le faire, ni sa monture, la jument Whisky qui, terrorisée par le rugissement des camions défilant à plein régime, a bien du mal à poser ses sabots sur l’asphalte des routes qu’ils sont contraints de traverser pour accéder à la ville.
Dans cette cité du Nouveau-Mexique vers laquelle ils se dirigent, un ami de Burns, Paul Bondi, s’est fait incarcérer pour avoir refusé la conscription. Et Burns, sans trop réfléchir à la question, se dit qu’il doit lui donner un coup de main, par exemple en le faisant s’évader ! C’est que Burns dort la plupart du temps à la belle étoile, il vit de petits boulots, et quand il ne peut travailler dans un véritable ranch, il garde des moutons. Il n’a aucune adresse fixe, pis encore, il ne porte sur lui aucun papier. « On ne se promène pas comme ça sans papiers d’identité. Les gens comme toi, on devrait leur mettre des colliers comme les chiens.  » C’est ce que lui dit le flic qui le pousse en cellule après qu’il a provoqué une bagarre dans un bar. Et tout est là justement. Burns n’a pas de portefeuille, de permis de conduire… Il n’a rien de tout ça, parce que, comme il dit, il sait qui il est, lui, et c’est suffisant. En se faisant mettre en prison à son tour, il a bien sûr un plan d’évasion en tête. Il n’a sans doute pas prévu, en revanche, la cruauté de l’univers carcéral, et encore moins la traque infernale que va déclencher sa soif de liberté.
À cette trame de départ, Abbey ajoute l’apparition d’un chauffeur routier par intermittence dans le récit, sans que l’on sache bien ce qu’il fait là, jusqu’au dénouement qui révélera sa pertinence. Et puis, bien sûr, face à l’évadé, au hors-la-loi qu’est devenu Burns, le shérif, un certain Morlin Johnson. L’échappée au cœur du désert sera à la fois l’occasion d’un récit d’action et de fameuses descriptions qui font tout le sel des romans « nature writing » : « Entre l’homme et le fleuve, une tornade translucide, derviche tourneur d’air et de sable, traversa la plaine avec la grâce flottante, l’absence de pesanteur d’une poursuite de théâtre. À sa base, les buissons roulants tourbillonnaient, rebondissant comme des petits danseurs de quadrille.  »
Force est de reconnaître la formidable puissance d’évocation de l’écriture d’Abbey, mais surtout une mise en perspective qui sera une des constantes de son œuvre (Le Gang de la clef à molette, Désert solitaire…). Quand il écrit ce livre, Abbey a 28 ans… et se définit comme « un jeune gars passionné et assez imbécile », et cependant il développe déjà une sorte de philosophie écologiste visant à combattre l’outrance du progrès dans lequel il voit le déclin de l’Amérique. Ici, la Frontière n’est plus à conquérir, l’industrie a pris le pas sur les rêves d’émancipation de l’homme, la société s’est constituée autour de lois et de répressions de tout rebelle à l’ordre établi. Dans ces conditions, le retour aux grands espaces, le respect de la nature, paraît une des voies assumées pour contrer un establishment par trop doctrinaire (et les années 70 s’empareront de cette thèse anti-société de consommation). En pointant avec une certaine nostalgie le déclin d’un imaginaire américain, Abbey revivifie ainsi la figure mythologique du cow-boy : « comme si le cavalier n’eût pas été un inconnu, mais quelque chose de plus qu’un inconnu, un personnage sorti d’une histoire de grand-père entendue dans l’enfance, un homme présumé totalement oublié qui serait de retour, chevauchant au vu de tous dans la poussière molle de la rue.  » Or ce vagabond erratique est pour le moins solitaire, assez égoïste et sans attaches, une figure qui n’est pas le plus engageant porte-étendard pour une communauté.
Lionel Destremau

Seuls sont les indomptés d’Edward Abbey
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski
et Jacques Mailhos, Gallmeister, 350 pages, 23,80

Le crépuscule de l’Amérique Par Lionel Destremau
Le Matricule des Anges n°166 , septembre 2015.
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