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Traduction Laurence Courtois

novembre 2015 | Le Matricule des Anges n°168

Du bonheur d’être morphinomane, de Hans Fallada

Du bonheur d’être morphinomane

J’ai rencontré Hans Fallada en traduisant un de ses tout premiers romans, Quoi de neuf, petit homme ? J’avais lu quelques pages de cet auteur à l’université, en marge d’autres lectures au programme. Il fut longtemps écarté des cursus universitaires allemands, trop populaire sans doute pour être étudié, comme si le succès commercial était antinomique de la littérature. Sa réputation avait toujours été douteuse : d’une part il était resté en Allemagne et avait continué à publier sous le régime nazi – il avait fait quelques concessions notoires à ses dirigeants, mais avait aussi été plusieurs fois porté sur les listes d’auteurs indésirables. D’autre part, la vie de cet homme avait été très mouvementée, alcoolique, morphinomane, il avait fréquenté prisons et hôpitaux psychiatriques. Autant de raison d’être perçu à travers un écran déformant, jamais très flatteur. Si l’on ajoute à cela que cet auteur mort en 1947 fut publié par Rowohlt durant sa vie (situé à l’Ouest, après-guerre), mais qu’à partir de 1946 seul Aufbau Verlag (en RDA) donna à Fallada une reconnaissance littéraire, en publiant notamment l’unique édition critique de ses œuvres, alors on comprend mieux pourquoi l’énigme s’approfondit au lieu de s’éclaircir dès que l’on se penche sur cet auteur. Les nazis d’abord, les communistes ensuite, ont tenté de s’emparer idéologiquement de Fallada car son œuvre parle au peuple – notamment parce qu’elle parle de lui. Aucun d’eux n’y est parvenu tout à fait, elle est assez souple pour qu’une pensée étriquée tente de la faire entrer dans son petit système, mais elle est trop forte pour être déformée. L’auteur maîtrise une qualité discrète qui, assortie à un humour puissant, est un atout contre les idéologies : la nuance. Fallada se laisse difficilement appréhender et son mystère retient, interpelle, car son parcours retrace, malgré lui, je pourrais même dire à ses dépens, le XXe siècle allemand. Et cela laisse les Allemands encore loin de son œuvre : la seule biographie récente de Fallada, très bien documentée, est écrite par une universitaire irlandaise, Jenny Williams.
Mais c’est au fil de mes traductions que j’ai le mieux rencontré Fallada, et que j’ai compris sa force narrative, son amour pour le parler populaire, sa compréhension intime de l’homme de la rue, son humour noir ou tendre. Tout cela a constitué une ligne de repères pour mes travaux de traduction, tels des phares traçant une route sur la carte avant la traversée en mer. D’une œuvre à l’autre, certains phares éclairent plus que d’autres.
Dans Quoi de neuf, petit homme ?, j’ai plus d’une fois senti l’auteur penché avec tendresse au-dessus de ses personnages. Il les regarde d’un air souvent amusé, il les livre pourtant sans pitié à la brutalité de l’époque, la fin des années 20. Fallada y excelle dans les dialogues et le parler fleuri des faubourgs, ce qui m’a incitée à lire mes traductions à voix à haute. Cela s’est révélé une bonne habitude.
Le Buveur
est l’exact opposé de ce premier roman : humour grinçant, jusqu’à l’absurde, chaos déchirant du personnage, un autre « petit homme », qui raconte à la première personne comment il est arrivé au bout de la noirceur sociale. Ce n’est plus la famille, mais l’alcool qui est le seul refuge de ce monde : dans ce roman écrit après une grave crise existentielle, le « je » confond parfois l’auteur et le personnage. À tel point que le dessinateur allemand Jakob Hinrichs fait paraître ce mois-ci en France une biographie de Fallada sous forme de roman graphique, adapté en partie du Buveur.
Dans Seul dans Berlin, Fallada ne quitte pas Monsieur et Madame Tout-le-Monde, mais il les place cette fois, s’inspirant de faits réels, dans le contexte exceptionnel de la guerre et de la résistance en Allemagne. Il nous entraîne dans les rouages de la conscience de ses personnages, et il déploie son art de la narration pour donner vie et corps à ces héros malgré eux.
La sélection de nouvelles qui paraît cet automne, Du bonheur d’être morphinomane, offre toute la diversité des talents de son auteur. On retrouve le petit homme sous toutes les coutures, tantôt version joyeuse, tantôt côté déprime, en couple ou esseulé, en quête d’un emploi, en proie aux drogues, cédant à la tentation du crime, tantôt dans la prison des hommes, tantôt dans celles qu’il se bâtit lui-même. Certains sont des doubles de l’auteur, comme Mumm qui passe son premier Noël en couple, ou encore les nombreux dénommés Fallada, l’employé d’un domaine agricole, le morphinomane ou l’alcoolique. L’autodérision domine ces histoires, assurant une distance salutaire avec les drames en cours. Certains personnages ont leur propre double : on peut très bien imaginer que le responsable du rayon homme, avec ses menus tracas quotidiens, est la face optimiste du vendeur tout juste licencié de l’histoire suivante. Ou que le couple de Linni pourrait aussi mal vieillir que celui de Tini, qui aimerait seulement dormir de nouveau seule, comme il y a trente ans.
Plus que dans les autres livres de Fallada, j’ai trouvé dans ce recueil un humour délicat et grinçant, présent dans des répliques insolites, des figures absurdes, des situations cocasses. Fallada saisit une jeune fille fraîchement sortie de ses cours, elle trouve un travail, puis deux puis trois, mais toutes les entreprises font faillite. Elle doute. Il ne s’attarde pas sur sa faille psychologique, mais sur les détails concrets de l’histoire : la fantastique machine à écrire orpheline pendant l’inventaire, l’administrateur judiciaire aux allures de lièvre rabougri, les éléments d’une lettre dictée qui lui fait battre ou arrêter le cœur.
Ainsi Fallada livre à la foule de ses personnages, plus ou moins désespérés, toujours trop humains, la seule arme contre les cruautés de la vie : le rire.

* Du bonheur d’être morphinomane paraît aux éditions Denoël.

Laurence Courtois
Le Matricule des Anges n°168 , novembre 2015.
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