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Intemporels Carpe diem

novembre 2015 | Le Matricule des Anges n°168 | par Didier Garcia

Roman initiatique de l’écrivain grec Kazantzaki, Alexis Zorba raconte le retour à la vraie vie d’un « rat de bibliothèque ».

Cette histoire commence le jour où le narrateur, alter ego de l’auteur, décide de changer de vie et de s’installer en Crète, où il va tenter non seulement d’oublier les livres (à la fois ceux qu’il lit et ceux qu’il écrit) mais aussi d’exploiter une mine de lignite dont il a hérité. Le hasard romanesque faisant souvent bien les choses, ce jour-là il rencontre Alexis Zorba, un sexagénaire qui ne se sépare jamais de son santouri (un instrument à cordes traditionnel grec), et chez qui il voit « un cœur vivant, une voix chaleureuse, une grande âme brute, qui n’avait pas coupé le cordon ombilical avec sa mère, la Terre ». Dans ce café du Pirée où le destin les fait se rencontrer, il n’en faut pas plus pour le séduire : il l’embauche aussitôt. En Crète, ce sera son homme à tout faire (et plus encore, mais alors il l’ignore : son homme à penser).
Pendant que le narrateur travaille au manuscrit de Bouddha, Zorba orchestre l’exploitation de la mine. C’est donc la nuit tombée que les deux hommes se retrouvent autour d’un feu et d’un repas que Zorba prépare chaque soir avec le même enthousiasme. Des retrouvailles qui nous valent des échanges d’une grande profondeur. Autant l’avouer : ce roman vaut moins pour la complexité de son intrigue (vraiment rudimentaire) ou pour la saveur de ses péripéties (réduites à l’essentiel : l’effondrement d’une galerie, les fiançailles de Zorba avec celle qu’il rebaptise Bouboulina, la construction d’un téléphérique…), que pour les moments que les deux hommes partagent.
Nous les écoutons ainsi méditer sur Dieu, sur la femme (qui est « une histoire sans fin »), la liberté, la vie… Et au fil des échanges nous voyons le narrateur se transformer au contact de Zorba, cet homme « au sang chaud, à la charpente solide, qui, lorsqu’il souffre, verse de vraies grosses larmes et qui, lorsqu’il est heureux, ne gâche pas son bonheur en le passant au crible de la métaphysique ». Pour le narrateur, ce séjour prend peu à peu les allures d’une initiation, à laquelle il cède volontiers. Un jour, il ouvre un de ses livres de chevet, en l’occurrence des poèmes de Mallarmé, et les découvre soudain sans vie. Ce qu’il y trouve ressemble « à ces religions anémiées dans lesquelles les dieux ont fini par ne plus être que des motifs poétiques, des ornements destinés à enjoliver la solitude humaine, à décorer les murs ». Auprès de Zorba, il apprend à vivre autrement, et notamment sans des livres qui ne lui servent à rien puisque malgré tous ceux qu’il a lus il ne sait toujours pas pourquoi les hommes meurent. Après quelques mois de ce compagnonnage, le voilà désormais capable de se régaler de journées « pleines de chaleur humaine », au cours desquelles le temps n’est plus « une simple succession arithmétique d’événements » mais « du sable fin et chaud ». À n’en pas douter, ce qu’il aime le plus chez Zorba c’est l’image de ce que lui-même ne parviendra sans doute jamais à être : un homme libre. Zorba n’existe donc que pour apprendre à vivre au narrateur. Et lui apprendre à goûter ce que le présent veut bien lui offrir.
Difficile de le nier : il y a dans ce roman, publié en 1946, des pages qui en disent long sur la manière de vivre en Crète au début du XXe siècle, comme celles dans lesquelles des pleureuses s’installent autour d’une Bouboulina à l’agonie, mais nous sommes bien loin de la version quasi folklorique qu’en proposa Michael Cacoyannis en 1964 dans son film Zorba le Grec (avec Anthony Quinn et Irène Papas), et qui réduit l’œuvre de Kazantzaki (1883-1957) à la seule peinture de l’âme grecque.
Grâce à une phrase à la fois simple et souple, qui n’est pas sans rappeler celle de Panaït Istrati, ce roman a d’abord le mérite de ressembler au décor qui lui sert de toile de fond : comme un paysage crétois, il est « bien travaillé, sobre, dépourvu de richesses superflues, puissant et retenu » ; il va « à l’essentiel avec un minimum de ressources », sans jamais faire d’esbroufe, sans donner dans la rhétorique, refusant « le moindre artifice », et en disant ce qu’il a à dire « avec une virile austérité ».
Sobriété donc pour la manière, mais le fond s’avère beaucoup plus complexe, mêlant volontiers le religieux, la philosophie et la réflexion mystique. Alexis Zorba peut ainsi être tenu pour un synaxaire, autrement dit, dans la tradition byzantine, le récit de la vie d’un saint (et il est vrai qu’aux yeux du narrateur Zorba a toutes les qualités d’un guide spirituel, dont la moindre tranche de vie devient une sorte d’exemple à suivre). À moins qu’il ne s’agisse d’une méditation sur la vie, d’une grande profondeur métaphysique, le plus souvent légère et gaie, quand elle n’est pas riche de ce qui s’apparente pour nous à des excès de bonheur. Et en littérature, des excès de bonheur, voilà qui change un peu.
Didier Garcia

ALEXIS ZORBA DE NIKOS KAZANTZAKI
Traduit du grec par René Bouchet,
Cambourakis, 384 pages, 24

Carpe diem Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°168 , novembre 2015.
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