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Domaine étranger À corps perdu

janvier 2016 | Le Matricule des Anges n°169 | par Sophie Deltin

Le journal de bord tenu trois années durant par l’écrivain Wolfgang Herrndorf, atteint d’une maladie incurable.

Suivons en dansant l’ombre de la nuit

Comment fait-on pour continuer à vivre quand on apprend du jour au lendemain que l’on est condamné ? Comment vivre ce qui reste au fur et à mesure que ce sursis s’amenuise ? En 2010, l’écrivain Wolfgang Herrndorf, né en 1965 à Hambourg, apprend qu’il est atteint d’une tumeur au cerveau. Un effroyable compte à rebours s’enclenche. Conçu à l’origine comme un blog destiné à rendre compte à ses amis de l’évolution de sa maladie, le récit de Herrndorf devient le journal littéraire d’un homme qui tente d’assumer jusque dans les mots le sursis de son existence.
Dès l’abord, les notes témoignent d’un renversement de perspective : appréhender la vie depuis cet « autre côté » inhérent à la nature et que le diagnostic irréversible a dévoilé. Suivons en dansant l’ombre de la nuit privilégie une approche clinique du mal : hospitalisations, examens, opérations, chimio – et radiothérapies. En filigrane, il est question de cette violence – cette violation – faite au corps malade, analysé, traité, irradié, plusieurs fois ouvert et refermé. Nul geignement ni dolorisme chez Herrndorf dont l’esprit parfois « à deux doigts de la folie et à un seul du néant » ne désarme pas, et qui d’ailleurs fuit les sentiments apitoyés auxquels il arrive à certains de son entourage de céder. D’un naturel provocateur, il est de ceux qui ont le malheur tonique, élevant l’ironie et la dérision au rang d’hygiène psychologique. Véritable champ de bataille où s’affrontent des sentiments antagonistes – de l’indifférence un peu crâne aux élans d’enthousiasme euphorique, du nihilisme le plus assumé aux accès de révolte furibonde –, la conscience fait fond sur une angoisse absolue, une panique qui s’immisce jusque dans les rêves. Avec cette « instance de nuisance » – baptisée « Robert Nuisant » – qui sécrète en lui des pensées de mort « à la cadence d’une minute voire d’une seconde », il faut bien tenter de négocier : les premiers temps, les statistiques trouvées sur Wikipédia suffisent à rendre au malade « un peu de cette incertitude dont on a besoin pour vivre ; ça peut se terminer dans 3 semaines ou dans 6065 jours ». Mais très vite, Herrndorf s’invente un système de défense plus efficace : « Je dois m’installer un Walther PP très concret dans la tête pour y tuer dans l’œuf toute pensée désagréable : pan, pan. Deux balles, et je passe à autre chose. » « Autre chose » c’est-à-dire son travail auquel il s’attelle jour et nuit et qui apportera la structure nécessaire à son équilibre précaire – d’où Arbeit und Struktur (« Travail et structure »), le nom donné à son blog. Déjà auteur d’un roman et d’un recueil de nouvelles (non traduits), Herrndorf se promet d’achever son roman jeunesse entamé six ans auparavant – Tschick remportera le prix allemand de la littérature jeunesse 2011 (Good bye Berlin !, 2012, Thierry Magnier) ; un autre roman Sand recevra le prix de la Foire du livre de Leipzig en 2012 (Sable, 2014). De cette capacité à se recréer, à relancer jusqu’au bout son engagement et sa vocation d’écrivain, le récit témoigne avec force.
Outre les amis, qui le maintiennent sur la rive des vivants, ce sont aussi des livres, relus le plus souvent, qui le restaurent dans le monde commun (Jane Eyre de Brontë, L’Ornière de Hesse). La conscience de la mort toute proche, en révélant le prix de chaque chose, en contrant l’effet de l’habitude, exhausse l’instant présent, inaugure d’autres rythmes, d’autres gestes – comme cette libellule découverte sur le carrelage : « J’observe la merveille sur le sol. Elle est dans les derniers kilomètres. Une seule patte bouge encore. Ou ne bouge plus, d’ailleurs. Avec précaution, je la porte vers un coin abrité de la terrasse » avant d’aller l’enterrer sur la rive. Cette vulnérabilité revêt parfois des accents poignants ; posté à un feu, et apercevant un enfant avec son cartable : « Je lève les yeux au ciel pour qu’il ne me voie pas pleurer. Il ne sait pas qu’il va mourir, il ne le sait pas, il ne le sait pas, il ne le sait pas. » Certaines notations par leur humble sobriété, rendent hommage au don de la vie et de la beauté. Comme si au fil des jours et au fur et à mesure que sa vision et sa mémoire déclinent (un lien assorti au blog le montre en train de manger des raviolis et de réciter vaille que vaille les vers d’un poème), une puissance inexplicable restait à l’œuvre, qui affirme l’urgence de faire acte d’être. « Je veux rester le même jusqu’au bout », toute l’obsession, lucide et âpre, du récit se trouve dans cette volonté de garder la maîtrise de la fin.
Ainsi, après s’être procuré « un truc à portée de main » : « Je sais comment, je sais où, seul le quand n’est pas clair. Mais que je contrôle deux des catégories et la nature seulement une – un dernier triomphe de l’esprit sur le légume. » Sans aucun espoir de salut, Wolfgang Herrndorf peut alors entonner sa prière d’homme libre : « Personne ne m’approchera/ Jusqu’à l’heure de ma mort./ Et là encore personne ne viendra./ Ni rien jamais./ Entre mes mains repose mon sort. » Un sort qu’il choisit de sceller le 26 août 2013.
Sophie Deltin

Suivons en dansant l’ombre de la nuit
de Wolfgang Herrndorf
Traduit de l’allemand par Isabelle Ederlein,
Thierry Magnier éditions, 480 pages, 23,90

À corps perdu Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°169 , janvier 2016.
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