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Poésie Voir sans échelle

mai 2016 | Le Matricule des Anges n°173

Avec Sous le seuil, Jean-Louis Giovannoni offre un livre de prose dont l’audace expose avec une sobriété impressionnante, comment la chaîne de la vie s’agence et se forme.

La scala naturæ, signifiant littéralement l’« échelle des êtres » est souvent traduite par « chaîne des êtres » ou « grande chaîne de la vie ». Au Moyen Âge, la principale caractéristique de l’ordre de l’univers s’apparente à la stricte hiérarchie entre les niveaux de mondes, sa classification centrale disposant, dans l’ordre décroissant, les êtres depuis la position de Dieu, puis du sacré (les anges) à l’humanité jusqu’au monde animal et végétal. À cela, Jean-Louis Giovannoni, qui avait déjà proposé une théorie poétique de l’élection (dans le livre éponyme [1994]) et son versant monologue élitiste paranoïde dans Le Journal d’un veau (1996), répond à nouveau. Sous le seuil, comme le titre l’indique, fait le récit de la façon dont la valeur d’échelle s’effondre si l’on déplace un peu le regard des classifications, mais aussi de tout habitus où il s’empêtre et se cloisonne. Sous le seuil met sous le nez toutes choses, horizontalement, jusqu’à faire sentir littéralement les entremêlements indivisibles, macro et micro-scopiques, des échelles de monde, où tout se mêle, le sang et la blatte, le vers et la viande, le faisandé et l’énergie, Thanatos et Éros, depuis le lointain retour de l’enfance à de vagues adultes entrevus parfois au détour d’un chapitre. C’est que nous sommes convoités, toujours, par les milliers de peuples affamés et gros de la ponte future : « Transpiration profuse. Mouches posées sur la peau, les visages. Drap à peine jeté, sommeil enlacé. Les poux. Après l’homme, visiteront la femme. Des puces de parquet attendent pieds et jambes pour danser jusqu’au soir. Des moustiques femelles, hématophages, piquent et sucent les corps jusqu’à l’aube  ».
Les vingt et un chapitres déploient ainsi finement la stratégie de pénétration d’un monde dans un autre, les changements de focales, grossis ou amincis, rétrécis ou étendus, étant tout le jeu subtil, en quête, que JLG fait glisser, mezza voce, avec une délicatesse, voire une douceur qu’il faut interroger : qu’est-ce qui, en effet, éloigne la phrase de JLG de tout dégoût, de toute dramatisation, comment tient-il la distance que la littéralité rend frontale, sans jamais isoler l’organique dans une poche abstraite mortifère ? Le livre entier est la réponse à ce risque, sachant d’emblée quelle démence la peur de la dévoration peut produire (Giovannoni a travaillé avec des sujets psychotiques) : « Nous sommes tous attirants, désirés par mille bouches, suçoirs, pinces – prêts à agir, selon la résistance, la vitesse de chacun. // La résignation plus tendre qu’une course. Carapaces ou ventres, cris ou tremblements, toute peur indique un lieu. (…) // Une vie, toute une vie pour rejoindre ce lieu, au premier tournant, au sortir de son lit, au fin fond d’on ne sait où  ». Se tournant sciemment vers la vie pleine, grouillante, dévoratrice et dévorante, autant que vers la destruction à laquelle elle se donne et se range… donnant donnant.
La condition de l’enfance, avec ses jeux de guerre et de combat, ses dérives, ses pulsions exposées, ses appréhensions de la mort, traverse, avec une force propre à quelques grandes œuvres (Le Voyage enchanté, Les Saisons, Les Quatre cents coups, L’Enfant sauvage, Anton Reiser, etc.), Sous le seuil, et ainsi, l’air de rien : « La chaleur enveloppe ses vêtements. Il sent la sueur mêlée aux odeurs âcres du maquis. L’air brûle ses poumons. // Avant que le soleil de midi ne frappe, serpe en main, il se fraye un chemin vers les châtaigniers. // C’est ici, sous des branches cassées, recouvertes de fougères, qu’il tombe dans un trou profond. // Sa tête heurte un rocher. // Il tourne une dernière fois son regard vers le ciel – soleil noir. Autour – silence. Sans cri, ni geste. Silence végétal.  » Une continuité de durée variable, où des niveaux s’étagent en transparence pour présenter chaque chose à l’endroit ou au moment où elles peuvent changer d’échelle, construit cette expérience, sa nécessité, et sa rage tranquille.
Emmanuel Laugier

Sous le seuil De Jean-Louis Giovannoni
Éditions Unes, 126 pages, 20

Voir sans échelle
Le Matricule des Anges n°173 , mai 2016.
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