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Traduction Loïc Marcou

juillet 2016 | Le Matricule des Anges n°175

L’ultime humiliation, de Rhéa Galanaki

Cela faisait longtemps que je nourrissais le désir de traduire un roman de la femme de lettres grecque Rhéa Galanaki. Il y a quelques années, j’avais été ébloui par La Vie d’Ismaïl Férik Pacha, que j’avais lu en français, dans la traduction de Lucile Arnoux-Farnoux, avant de redécouvrir le texte dans la pureté de sa langue originale. Dans son premier roman, qui fut aussi le premier texte littéraire néohellénique inscrit par l’UNESCO sur la liste des œuvres représentatives du patrimoine mondial, Rhéa Galanaki aborde déjà ses deux thématiques de prédilection : la quête identitaire et la difficulté du nostos, ce retour douloureux vers la mère patrie qui constitue le thème central de l’Odyssée, ainsi que le souligne notamment Barbara Cassin dans La Nostalgie : Quand donc est-on chez soi ? Je rappellerai que La Vie d’Ismaïl Férik Pacha évoque le drame d’un personnage historique écartelé entre deux appartenances et deux allégeances, celle qu’il doit à sa terre natale, la Crète chrétienne à laquelle il est arraché par des janissaires durant son enfance, et celle qu’il doit à son pays d’adoption, l’Égypte ottomane et musulmane, dont il devient le ministre de la Guerre. Ayant changé d’identité et de religion, le héros de Rhéa Galanaki revient des années plus tard dans sa Crète natale pour réprimer une insurrection ourdie par son propre frère. Il se retrouve ainsi confronté aux fantômes du passé et accomplit un rituel qui rappelle la « Nekuia », le sacrifice pour l’invocation des morts dans le chant XI de l’Odyssée.
En découvrant L’Ultime Humiliation à l’automne dernier, j’ai tout d’abord été subjugué par l’écriture flamboyante de Rhéa Galanaki et par sa prose poétique ponctuée d’éblouissantes envolées lyriques. Je me suis aussitôt fait la réflexion que ce texte dense, rempli de comparaisons et de métaphores, me donnerait du fil à retordre si je décidais d’en assurer la traduction. D’autres questions ne cessaient de m’obséder. Ainsi, quelle syntaxe devais-je utiliser pour transcrire les monologues intérieurs des deux héroïnes et leur flux de conscience rappelant le stream of consciousness des romans de James Joyce et de Virginia Woolf ? Quelle(s) langue(s) devais-je en outre employer pour transposer les « parlures » des personnages secondaires (le mauvais grec de Yasmine, le dialecte crétois de Catherine, la rhétorique anarchiste d’Oreste, le langage familier de Takis, etc.) ? De manière générale, le caractère polyphonique et « polyscopique » du roman (une même scène est souvent décrite de plusieurs points de vue) ainsi que sa forte dimension sociale (le texte livre une analyse très fine de la « crise grecque », tout en remontant plus en amont dans l’histoire de la Grèce) constituaient un défi important. Outre ces embûches, la gageure consistait à transposer les nombreuses allusions culturelles du récit de Galanaki, aussi bien les références – nombreuses – à la mythologie grecque qu’à l’iconographie orthodoxe. Très conscient du fait que la fidélité du traducteur ne réside pas dans la reprise du mot à mot mais du monde à monde, comme l’a montré Umberto Eco dans Dire presque la même chose, j’avoue avoir été un peu intimidé quand Emmanuelle Collas, la directrice des éditions Galaade, m’a confié la traduction du roman. Mais je reconnais aussi avoir été aidé par la beauté du texte et par la charge émotionnelle qui s’en dégage. Dès ma première lecture, j’ai en effet été touché par la triste destinée des deux héroïnes du livre, ces deux vieilles dames esquintées par la vie, qui finissent leur vie recluses dans un appartement-foyer du centre d’Athènes. J’ai aussi été séduit par l’intrigue romanesque, que je trouvais singulière. Après avoir appris que le gouvernement grec est sur le point de fermer les foyers sociaux du pays, les deux héroïnes de Galanaki décident en effet de participer à la grande manifestation organisée à Athènes pour protester contre les nouvelles mesures d’austérité. Toutes joyeuses de participer au défilé et accoutrées en tenues de carnaval, les deux vieilles femmes ne tardent pas à découvrir une ville à feu et à sang : tous les monuments de la place de la Constitution sont vandalisés ; les magasins du centre sont pillés ; deux cinémas emblématiques du patrimoine architectural de la cité sont incendiés ; quant aux groupuscules anarchistes, ils se heurtent violemment aux forces policières soutenues par les néonazis de l’Aube dorée. Médusées par cette flambée de violence, les deux dames ne parviennent plus à retrouver leur foyer. Commence alors pour elles une extraordinaire odyssée dans une ville en guerre…
Si les deux héroïnes un peu loufoques mises en scène par l’auteur m’ont touché, je dois dire que j’ai été plus sensible encore à la thématique de la quête identitaire, qui constitue un leitmotiv dans l’œuvre de Galanaki. Dans L’Ultime Humiliation, cette identité nébuleuse et douloureuse, c’est, bien sûr, celle des deux héroïnes qui changent de prénom de baptême pour s’inventer des lendemains qui chantent et lutter contre la morosité d’un présent qui déchante. Mais cette quête identitaire est aussi celle d’un pays, la Grèce, dont l’auteur ne cesse de sonder la destinée. Le destin de la Grèce est-il de mourir comme un pays (pour reprendre le titre du texte de Dimitris Dimitriadis) ou, tel le Phénix, de renaître de ses cendres ? En traduisant L’Ultime Humiliation, j’ai eu la chance de participer, ne serait-ce que par procuration, à cette enquête sur la destinée de la Grèce moderne. J’en suis ressorti grandi…

* A traduit, entre autres, les écrivains grecs Ménis Koumantaréas, Paul Matessis, Paul Nirvanas et Andréas Staïkos. L’Ultime Humiliation paraît aux éditions Galaade le 1er septembre prochain.

Loïc Marcou
Le Matricule des Anges n°175 , juillet 2016.
LMDA PDF n°175
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