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Domaine français Minard, sans défaillir

septembre 2016 | Le Matricule des Anges n°176 | par Éric Dussert

Organisant son ermitage en haute montagne, une femme rencontre une marmotte et une nonne. Avec Le Grand Jeu, rester zen il faut.

On peut sans doute choisir sa voie pour atteindre la bibliographie de Céline Minard, on ne peut plus la contourner. Mais il vaut mieux annoncer d’emblée que malgré son titre, Le Grand Jeu n’est pas une évocation du groupe rémois des phrères simplistes. À moins qu’un Mont Analogue, le chef-d’œuvre de René Daumal, ne se profile dans le panorama montagneux qui sert de décor à cette nouvelle robinsonnade, ce qui reste à voir. Ce nouveau Minard, toujours prenant et surprenant, voit une femme d’aujourd’hui, un peu virile, méticuleuse en diable et volontaire à un point peu commun, organiser son « entraînement » hors de la vue du monde humain, afin d’expérimenter les effets de l’autarcie en montagne plutôt haute. En réalité un ermitage. Son programme : alpinisme et jardinage des hauteurs.
Dans la parfaite continuité de ses livres précédents, Céline Minard lie merveilleusement ses bouts. Le filet qu’elle façonne est parfaitement efficace et très agréable au lecteur qui y trouve de quoi mâchonner, de quoi ronchonner aussi – et pourquoi non ? –, pour apprécier finalement sa musique et son flux. À déguster avec une bouteille de génépi, Le Grand Jeu évoque tout à la fois R., ce roman de la marche, et Le Dernier Monde, le roman du dernier Homme. On se prend d’ailleurs à imaginer que le personnage de la nonne subreptice qui fait irruption dans ces pages au grand dam de la dame recluse en son Grand Jeu technologique et vital émanerait de Ka Ta, comme une vieille soldate de Bastard Battle. Mais nous voici au pays des marmottes et des plaques de lauze et des granites aux formes changeantes, des herbes rases, des cris d’aigles et du vent qui claque violemment le visage.
C’est bien une fois encore la solitude qu’interroge Minard, l’autonomie à l’écart de l’être humain qui peut être détestable, et plus spécifiquement l’isolement. À l’époque des mégalopoles et du troupeau, on ne peut pas manquer de relever le sens d’une telle interrogation, comme les problématiques de la promesse et de la menace qui parcourent le livre. Le vrai programme de Céline Minard se dévoile ici. On avait pu remarquer par ailleurs que toutes ses fictions cristallisaient avec l’épisode de la rencontre avec l’Autre. Et ici comme dans son western, Faillir être flingué, la prise de contact est toujours un moment de grande fascination et de grande démonstration littéraire.
Alternant moments actifs et réflexifs, la narratrice s’emploie à organiser les conditions de sa survie, à interroger les termes philosophiques de son aventure personnelle vis-à-vis du genre humain et, puisqu’elle est méthodique, à explorer son milieu. « Un bain par semaine, c’est un bon rythme. Les habitudes aussi, il faut les construire. Effectuer les gestes de l’autarcie, les gestes simples, quotidiens, voilà ce que je m’étais proposé de construire pour habitude. J’ai investi cet environnement et ces conditions qui me permettent de n’être pas dans l’obligation de croiser tous les matins un ingrat, un envieux, un imbécile. Qui me laissent le loisir de penser à tout autre chose, dans une action utile et mécanique. »
Si « Le vide est une étude personnelle », la connaissance du terrain n’est pas sans conséquences, en particulier celle de l’humour qui se dégage lorsque la méticulosité pointilleuse est perturbée par l’inattendu, les errements et erreurs de jugement, et, naturellement, par les rencontres plus ou moins animales. Sous la forme de marmotte et d’ermite aguerrie, la vie trouble. Cependant, l’auteure et sa narratrice ne badinent pas avec la maîtrise. Que ce soit à flanc de montagne au moment de placer les pitons de rappel dans la roche ou devant sa page noircie lorsqu’il s’agit de positionner l’alinéa. Les lecteurs de Céline Minard le savent, elle est aux commandes et ne les lâche pas. En viendrait-elle à produire un polar qu’il vaudrait mieux oublier le responsable et s’interroger plutôt sur les mobiles du pistolet et sur la nature atomique de la victime. En haute montagne, en revanche, la maîtrise est parfois un leurre. À l’occasion de troubles physiques lors d’une ascension dangereuse, pendant un orage imparable ou d’une orgie de rhum virant à une magnifique scène psychédélique (merci Dionysos), la narratrice de Céline Minard reste la proie du mystère vital, mais forte de ses constatations, chemine vers une attitude empreinte de zen qui lui convient à merveille. Elle peut dès lors tirer un trait entre les verres de rhum, et même entre les montagnes, à défaut de les déplacer. Le Grand Jeu, qui n’est pas de roulette russe, marque une nouvelle réussite pour la romancière haut perchée.


Éric Dussert

Le Grand Jeu, de Céline Minard
Rivages, 192 pages, 18

Minard, sans défaillir Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°176 , septembre 2016.
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