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Poésie Sœurs orphelines

février 2017 | Le Matricule des Anges n°180 | par Emmanuel Laugier

Avec Ma vie, Lyn Hejinian composait un livre où chaque phrase se voulut l’entame d’un mouvement infini de perceptions, de mémoires, d’un monde où le presque rien côtoie le chant général. Impressionnant.

Le livre de Lyn Hejinian, Ma vie, fut un des rares best-sellers de l’avant-garde de la poésie américaine (paru d’abord en 1970, puis, en 1980) et plus précisément du mouvement Language. Ce n’est peut-être pas tant son titre, contenant un peu vide de tout ce qui rendrait personnel une vie, que la méthode de scrutation qui le compose en un vaste champ où se tressent la recherche d’une phrase et sa succession, qui ouvre sa direction novatrice. Ainsi le phrasé de Ma vie, livre, il faut le signaler, composé de 45 paragraphes de 45 phrases, pourrait s’apparenter à la compression de l’acte de cadrer et de celui de voir, ou encore à ce qui rend insécable le choix (tel moment, tel récit, telle perception, etc., reporté dans la phrase) et le montage que le livre suppose de l’un et de l’autre.
Aussi Ma vie résonne-t-il autant de ce que marqua d’emblée Enfance de Nathalie Sarraute que des autobiographies intempestives de Gertrude Stein, auteur marquant pour Lyn Hejinian. Mais on pourrait, dans l’ordre de certaines parentés ou échos, penser à le rapprocher, comme le fait A. Lang dans sa postface, du livre éponyme de George Sand ou de celui de Trotsky. Autobiographie, donc, qui prend acte d’une crise du sujet par quoi sa vision centripète ou centrifuge, se transforme en un rhizome de connexions aux excroissances ouvertes. Greffes de matériaux (p. 45) venant construire chaque paragraphe, mais aussi la succession de chacune des phrases, leur ajustement et leur séparation.
L’art de ce livre consisterait à suivre l’antique rima, son trajet en forme de sillon agraire, en la reconduisant au sein de la prose vulgaire pour y ouvrir une autre rythmicité, peut-être même l’agencement d’un vitalisme logé au sein de la balance de la phrase elle-même. Nicolas Pesquès a raison de dire que la vie de Ma vie est ainsi « une vie à cause du langage, pour cause d’expérience verbale, (…) et même d’une vie à lire, essentiellement dépendante de la forme de son expression ». Il précise que chaque phrase de chacun de ces 45 paragraphes est à chaque fois « une nouvelle entame comme si le livre commençait là ».
Pourtant, si le lecteur doit faire cet effort d’arrachement successif face à ce grand puzzle éclaté qu’est Ma vie, s’il est parfois malmené, sous tension d’attention cons- tante, il n’en reste pas moins que la puissance du livre tient à la façon dont il tient le lecteur (et sa mémoire) dans la nasse générale de ces 2025 phrases et dans les ricochets multiples qu’elle actionne au fur et à mesure de son avancée. Un bout de syntagme peut être en effet repris vingt pages plus loin, ou bien est-il choisi comme titre du paragraphe là où il fut un simple élément parmi les autres…
Ma vie, comme en un certain sens les contraintes que le You de Ron Silliman (Vies parallèles, 2016) avançait aussi, ouvre alors un vaste volume de perceptions stéréophoniques dont on ne départagera pas les éléments personnels, voire privés, de tous ceux, publiques et anonymes, évidents ou hermétiques pour nous tous rendus en phrases, comme dans « un casier pour la collection de cartes postales  » : nous tous qui les entendons comme nous le voulons, pour rêver avec eux, s’éveiller, s’endormir, se lever et marcher la journée avec leur lancinante étrangeté. On pourrait plonger les mains dans ce lac de phrases frétillantes et tenir, en chacune des monades qu’elles forment, un monde entier, comme autant d’éléments d’un ensemble appartenant : « les ondes de chaleur tremblotaient sur la route – de part et d’autre, des champs plats et bruns s’inclinaient légèrement vers l’horizon (…) », ou bien ce simple « Disons que chaque possible attend. », ou « La vision décide de la vue. », « Chaque côté de la boîte de Jacques était un demi domino, donc un dé, de couleurs vives.  », « Bien sûr, ceci est un poème, ce modèle d’enquête.  », « une sainte dialectique entre prose et poésie.  », ou encore ceci « Les brindilles sont les multiples sons de la lumière. »
La liste des citations est au nombre exact de ces 2025 phrases, aussi « Un arbre noueux griffonné  » dans la phrase peut-être la phrase elle-même s’écrivant, une véritable survivance dans le coin du crâne qui aide à vivre.

Emmanuel Laugier

Ma vie, de Lyn Hejinian
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Maïtrey, Nicolas Pesquès et Abigail Lang
Les Presses du réel, 176 pages, 17

Sœurs orphelines Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°180 , février 2017.
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