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Traduction Agnès Járfás

juillet 2017 | Le Matricule des Anges n°185

Traductrice de l’œuvre de Péter Esterházy, Agnès Járfás a également transposé en français des classiques de la littérature hongroise comme Kálmán Mikszáth, Áron Tamási, ainsi que l’unique roman de Szilárd Borbély. La Version selon Marc. Histoire simple virgule cent pages vient de paraître aux éditions Gallimard.

La Version selon Marc : Histoire simple virgule cent pages

Fancsikó et Pinta : histoires enfilées sur une ficelle1  : c’est avec ce recueil de nouvelles, en 1976, que Péter Esterházy entre en littérature. Ce sont de jeunes jumeaux aux caractères opposés, mais inséparables qui racontent leurs aventures, leurs rêves, leurs craintes, la désunion de leurs parents. Leur jeu préféré est le foot. Nous y trouvons à l’état embryonnaire des thèmes qu’Esterházy développera ensuite. Jusqu’à son ultime œuvre de fiction : La Version selon Marc. La figure du double, à travers deux frères narrateurs, ouvre et ferme donc son œuvre.
L’œuvre esterházyenne se nourrit d’elle-même. Même le lecteur français – qui ne peut lire qu’environ un tiers de ses livres en traduction – s’en rend compte. Tels les personnages de La Comédie humaine, certaines figures resurgissent de livre en livre. Le double de l’auteur en est une. Il apparaît dans Trois anges me surveillent où l’écrivain fait des confidences à Peter Eckermann (qui n’est autre que le secrétaire de Goethe) et, avec une autodérision évidente, se prend pour le Maître.
C’est surtout la reprise de certaines phrases clés qui crée une ambiance familière. Tout écrivain prend la plume après tant d’autres, a-t-il dit dans une conférence, aucun écrivain ne crée ex nihilo. Il nourrissait ses textes de références aux auteurs qu’il appréciait. Ses premiers livres se référaient surtout aux Germaniques : Thomas Bernhard, Peter Handke, Kant ou Wittgenstein. Dans ses débuts, il citait peu d’auteurs français, cependant Pascal et Camus sont omniprésents dans son œuvre. Au fil du temps et avec la publication accélérée d’auteurs français en hongrois, ses références se sont multipliées, allant de Stendhal à Jean-Philippe Toussaint. Dans La Version selon Marc nous trouvons des citations de Simone Weil et de Pascal Quignard.
Pour Esterházy, l’unité de base de la création est la phrase. Dans La Version selon Marc, l’enfant narrateur interroge son frère écrivain sur la création, sur le lien entre le réel et l’écriture : « je ne peux pas écrire n’importe quoi. Puis, à la fin, ce que j’écris, ce que je peux écrire, ce que j’ose écrire, c’est réel. (…) Moi, les phrases ne m’intéressent pas. Et la réponse claque : Et moi, elles m’intéressent. » (p. 79)
Ce n’est donc pas l’intrigue qui fait avancer la narration ; ce sont les phrases et leur agencement dans les structures propres à chaque livre qui donnent sens au récit. Souvent, l’agencement des textes procède d’un jeu mathématique. Une femme est composé de 97 chapitres, parce que c’est le plus grand nombre premier inférieur à 100. Car l’écriture, si elle est une affaire sérieuse, est aussi un jeu. Le titre général du cycle Histoire simple virgule cent pages relève de la boutade, puisque son premier volet, La Version de cape et d’épée, un roman d’espionnage au 16siècle, a une structure complexe et comprend plusieurs pages ayant la même numérotation.
La Version selon Marc n’est pas en reste. Esterházy y a poussé à l’extrême la diversité verbale et stylistique du texte. Deux frères vivent avec leurs parents exilés à la campagne. Le cadet, que tous croient sourd-muet, s’interroge sur la foi, sur Dieu, sur le mal et sur la mort, tout en racontant la vie dans les années 1950. L’aîné, beau et intelligent, consigne son histoire dans un cahier. Nous ignorons tout de ses réflexions ; sa seule préoccupation est : écrire. Petit à petit, nous comprenons qu’il écrit la Passion du Christ selon saint Marc. Le cadet, jaloux de son aîné, le tue.
À travers les réflexions du cadet et ses récits de la vie quotidienne, toutes les strates de la société sont représentées avec leurs langages particuliers. Et tous les niveaux de langue : vulgaire, poétique, enfantin, philosophique, régional, branché et archaïque. En effet, le texte évangélique choisi est celui de la première traduction hongroise de la Bible, datant de 1590. C’est une constante de l’écriture esterházyenne : englober tous les parlers. La Version selon Marc est le livre dans lequel Esterházy a présenté l’éventail lexical et stylistique le plus large de son œuvre.
Quel défi pour la traductrice ! Je l’ai relevé avec gourmandise. Avec appréhension aussi, car je ne pouvais plus interroger l’auteur sur ses choix2. Il me fallait notamment trouver l’équivalent français du texte biblique. Un historien m’a indiqué la traduction de Pierre Robert Olivétan, parue en 1535. J’ai fait appel à un moine, ami de la famille, qui avait accès à cette Bible dans la bibliothèque de son monastère. Il m’a envoyé non seulement une photocopie des passages, mais aussi leurs transcriptions. Il me fallait encore mettre les verbes concernant Jésus à la première personne du singulier. En effet, l’aîné s’identifie au Christ et dit « je » dans les passages évangéliques. – Notons que l’association des souffrances de la famille à celles du Christ et l’identification de l’enfant-écrivain à Jésus sont des actes de foi. Même si, à d’autres époques, ces procédés auraient été jugés blasphématoires. Ce livre est une inlassable interrogation : pouvons-nous croire en dépit de tout le mal qui nous entoure et qui est en nous ?
Histoire simple virgule cent pages fait partie des œuvres majeures de Péter Esterházy. Avec la publication prochaine du premier volet, la traduction de ses œuvres se poursuivra. Nous ne serons pas ses orphelins.

1Recueil encore non traduit en français.
2Atteint d’un cancer du pancréas, Péter Esterházy est mort le 14 juillet 2016.

Agnès Járfás
Le Matricule des Anges n°185 , juillet 2017.
LMDA PDF n°185
4.00 €