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Domaine français Trois femmes puissantes

juillet 2017 | Le Matricule des Anges n°185 | par Christine Plantec

En 1986 et 1987, Marie Redonnet publie Splendid Hôtel, Forever Valley et Rose Mélie Rose. la réédition du triptyque instille encore sa force percutante.

Héritières (Splendid hôtel - Forever Valley - Rose Mélie Rose)

Substantif privé de son article, Héritières flotte en titre sur une couverture aux couleurs primaires. Il désigne le dénominateur commun aux trois héroïnes dont chacune dévide la pelote d’une vie étrangement inquiétante entre no man’s land beckettien et temps immémorial de la fable. Tour à tour romancière, dramaturge, conteuse, poète et essayiste (une thèse sur Jean Genet publiée chez Grasset), Marie Redonnet réalise en 2016 un retour gagnant avec son neuvième roman, La Femme au colt 45. Précédé de dix ans de silence, le récit initiatique de Lora Sander occupe une place particulière dans le parcours de l’auteure. « Je pensais que j’étais morte comme écrivain. Et puis, l’année dernière, cette femme a surgi, le livre a jailli. Ça a été comme un sursaut », déclarait-elle au Monde. Héritière, Lora Sander l’est tout autant que les trois femmes du triptyque aujourd’hui réunies en un seul volume. En tout cas, elle pourrait être la descendante naturelle mais aussi l’actualisation contemporaine de ces destinées féminines élaborées dans les années 80.
Dans Héritières, chaque narratrice est « une force qui va  », qui résiste et se débat face aux aléas du quotidien sans jamais se plaindre comme si, malgré les douleurs infligées aux corps (pénibilité du travail, agressions, viol) et à l’esprit (mensonge, trahison, abandon), le personnage était animé d’un dur désir de durer digne de conquérants généralement masculins. Marie de Splendid Hôtel, la narratrice sans nom de Forever Valley et Mélie de Mélie Rose Mélie traversent les événements avec une placidité déconcertante alors même que ce qui leur arrive est profondément tragique. Leur endurance surhumaine les condamne toutes trois à une répétition de gestes et d’épreuves qui confinent à l’absurde. « Je me suis levée tôt pour préparer la troisième fosse, et délimiter précisément l’emplacement. Ce sera une fosse exactement de la même dimension que la première fosse. (…) Finalement je ne creuse pas au hasard, je creuse de chaque côté de l’église, aux quatre points cardinaux. C’est un plan comme un autre  » déclare la jeune fille de Forever Valley dont l’occupation première consiste à chercher des morts (et à n’en trouver aucun).
Chez Redonnet, le lieu détermine l’action soit parce que le personnage en devient l’extension vivante ou parce qu’il décide de s’en émanciper comme pour mieux y revenir. Implanté dans une zone marécageuse et légué par la grand-mère, le Splendid Hôtel insalubre est voué à l’anéantissement malgré les efforts répétés de Marie à entretenir le lieu, tout autant qu’elle a la charge de deux sœurs parasites, Ada la souffreteuse et Adel, comédienne ratée. La narratrice de Forever Valley, une jeune analphabète de 16 ans, partage sa vie entre un vieux presbytère délabré où agonise son père et « un dancing dans la vallée d’en bas » où, le week-end, elle gagne un peu d’argent en faisant avec les douaniers de la vallée ce qu’ils veulent qu’elle leur fasse. Dans Rose Mélie Rose, la jeune fille qui prend en charge le récit donne naissance, au terme d’un périple de quatre ans, à une petite fille dans une grotte, celle-là même qui l’a vue naître. Mais de quel antre ce lieu emblématique est-il le nom ? Le ventre maternel, la grotte préhistorique, celle de l’antique Platon ou simplement une particularité géomorphologique dont la concavité invite à l’isolement ? À moins qu’il ne s’agisse de cette chambre à soi et rien qu’à soi sans laquelle aucune entreprise de création ne peut s’accomplir.
Le lecteur cherche longtemps le sens à donner à cette triple aventure romanesque dont l’écriture minimaliste contribue à créer le trouble. L’obscénité de certains passages est d’autant plus trash que l’auteure opte pour une écriture sans affect. Or ce positionnement esthétique est moins là pour minimiser la violence de la réalité que pour avancer à hauteur d’ignorance ; celle d’un personnage qui, inculte ou idiot, est aussi le point de vue de l’enfance ou un certain état d’une société pré-morale où prévalent l’instinct de survie et la pulsion. C’est bien sûr une manière habile de représenter la persistance des rapports de force dans une société contemporaine qui défend l’émancipation de la femme dans le même temps qu’elle reproduit les conditions de son aliénation.
En cela Héritières est un triptyque transgressif et stimulant.

Christine Plantec

Héritières, de Marie Redonnet
Le Tripode, 352 pages, 19

Trois femmes puissantes Par Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°185 , juillet 2017.