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Poésie Impossible cessez-le-feu

juillet 2017 | Le Matricule des Anges n°185 | par Richard Blin

En Seigneur de guerre vieillissant et blessé, Franck Venaille nous livre ce qui est une poétique de l’incontournable.

Humain, désespérément humain ce Requiem de guerre qui a l’exacte beauté de cette catastrophe transcendante qu’est le réel vécu au plus près de soi. Venant dans la lignée de Chaos, Ça, C’est à dire, il a l’éclat tragique de la poésie quand elle est l’autre nom d’une lutte qui sait qu’elle ne vaincra pas. Il est l’œuvre de notre Villon des temps modernes, d’un homme égaré dans la vie et depuis toujours en guerre contre l’angoisse, la mort, l’inévitable.
Un homme qui aurait souhaité ne pas naître, et qui annonce dès la première phrase : « J’ai décidé de mourir avant de naître ». Pour n’avoir pas à vivre pour la mort, pour lui opposer un refus quasi organique et une forme de royauté tout intérieure sur un espace fait d’insoupçonnées profondeurs à partir desquelles il œuvre à convertir son malheur en destin. Avec pour seule arme, l’écriture, les mots, le poème. Des poèmes qui, à défaut de pouvoir être des caches d’armes, sont comme un peu d’eau dans les mains du désert, l’offrande d’un saint guerrier à ses « frères humains ». « De notre mal, Villon, nul ne s’en rit. »
Littéralement déchirée entre la douleur de souffrir et l’émerveillement que procurent certains instants, toute l’œuvre de Franck Venaille – qui vient d’être récompensée par le Goncourt 2017 de la poésie – peut se lire comme une infinie variation autour du Mal, un Mal qui n’est pas le contraire du Bien, mais l’ensemble des forces de ce qui est funeste et rend malade. Car c’est avec elle et contre elle, la maladie, qu’écrit Venaille, ce grand « malade de l’écriture ». Elle est à la fois son ennemi absolu et sa compagne, celle qui lui impose mille contraintes dans sa vie quotidienne.
« Qu’est-ce donc qu’un corps malade ? Les muscles fatigués sont de longs lévriers qui se reposent à l’ombre rose de la rivière. » Assumant une vie faite de mécomptes et d’échecs, et vivant dans le déséquilibre dû à la maladie – « Pour moi la réalité c’est une jambe après l’autre. Violemment. » –, Franck Venaille a toujours voulu « guérir de l’idée même de guérir ». De l’écriture, il a fait une guerre sainte, et de la poésie le domaine de l’énergie et de la trace. Multipliant les allées et venues dans le temps tout en donnant voix aux incessantes modulations d’une mémoire inapaisable, il va dans l’obscur – « L’obscur est notre pain quotidien. » – vers toujours davantage de mystère. Il a Venaille, une façon de s’enfoncer toujours plus avant dans l’intérieur même de la parole, qui n’appartient qu’à lui, qui donne à son vers un certain coulé, transmet à sa phrase un souffle particulier, conforte aussi ce qui a toujours été sa devise dans ses guerres si singulières : « De l’ironie face au malheur ! »
Oui, l’écriture Venaille tient à une manière de bouger, de respirer par saccades, d’alterner poèmes en vers et poèmes en prose. De bâtir un cadre, de proposer différents formats, des grands, des petits, comme en peinture. De jouer avec la verticalité du poème ou l’horizontalité de la prose, d’habiller le silence ou de le dénuder. « Je livre simplement la version minimaliste de mon aventure. Fasciné par l’irréparable, je le suis ! (…) Ne craignez pas cet homme dis-je, en parlant de moi. Un jour il partira là où les vents d’est et du nord se heurtent, empêchant les corbeaux de se pendre aux branches des peupliers. »
Mais l’écriture Venaille, c’est aussi une façon de prendre ses distances avec les matériaux que lui fournit le réel. C’est une manière de le contourner, de le modifier, de le restructurer, ce réel, jusqu’à une forme d’histrionisme – « En d’autres siècles j’ai conseillé des révolutionnaires, de lourds préfets d’alcôves, quelques femmes adultères. J’ai prêché la Réforme en allemand dans une vallée de l’Engadine. » – qui lui permet d’inventer sa parole en devenant personnage, en libérant l’autre, ou les autres, qui sont en lui. Ainsi il peut devenir celui qui a été torturé, femme, enfant, sultan ou cheval. « Cheval / aux Yeux bleus / gentil cheval des cavaliers tristes / accepte les larmes / de celui qui t’aimait tant / lorsque tu caracolais / nu & vivant parmi les cadavres ».
Une écriture ramenant toujours à l’intériorité, à l’affrontement entre innocence et violence, aux heurts, aux tensions, au noir du monde et à celui d’une mémoire qui est une véritable maladie. De tout cela, qui n’est pas encore des mots, le corps se souvient et c’est cela que Venaille offre ou confie au travail du langage. Le matériau d’une vie, qui va finir, mais qu’en Seigneur de la guerre, il affrontera debout jusqu’à l’ordre qui mettra « halte au feu ».
Richard Blin

Requiem de guerre, de Franck Venaille
Mercure de France, 112 pages, 11

Impossible cessez-le-feu Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°185 , juillet 2017.
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