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Intemporels La dame aux pigeons

novembre 2017 | Le Matricule des Anges n°188 | par Didier Garcia

Avec La Place du diamant, la Catalane Mercè Rodoreda raconte la destinée d’une femme banale durant les années noires du franquisme.

Dans la réalité de Barcelone, la place du Diamant (plaça del Diamant pour les Catalans) se trouve dans le quartier de Gràcia, et plus précisément dans ce que l’on appelait jadis le quartier des bijoutiers. Dans celle du roman, elle est « une boîte vide faite de vieilles maisons avec le ciel pour couvercle », tout en étant le lieu où Natàlia, la protagoniste et narratrice du récit, rencontre Quimet un soir de bal. Le genre de rencontre qui décide de toute une vie.
D’emblée, on n’éprouve guère d’empathie pour ce Quimet tombé on ne sait trop d’où, à la fois macho, jaloux et irascible. Autant le reconnaître : on aimerait bien voir Natàlia s’en éloigner, d’autant qu’on la sent fragile, désarmée devant cette vie qu’elle découvre avec une naïveté qui émeut (elle dit ne pas très bien savoir pourquoi elle est au monde), comme si elle n’était préparée à rien. Hélas ! c’est tout le contraire qui se produit : elle l’épouse et lui donne deux enfants (Antoni puis Rita). La famille s’enrichit ensuite d’un pigeonnier, que Quimet construit au-dessus de leur appartement (ou plutôt : fait construire par ses copains). Voici l’homme à la tête d’une entreprise censée être d’un bon rapport (élevage des volatiles à des fins commerciales), mais très vite l’univers des pigeons déborde, envahissant peu à peu l’espace de la famille. Le quotidien de Natàlia se résume alors au seul présent des pigeons (il paraît déjà bien loin le temps où elle était vendeuse dans une confiserie de la ville) : « vesces, abreuvoirs, mangeoires, pigeonnier et tas de fiente (…), sparte, boule de soufre ». Et dans la bouche de son mari elle perd son prénom de l’état civil pour le surnom de Colometa, « petit pigeon » en catalan.
On est aux antipodes d’une vie idéale : « tout ce que Quimet me disait m’entrait par une oreille et sortait par l’autre, comme si on venait de me faire un trou qui allait de l’une à l’autre ». Et soudain, la guerre civile vient jouer les trouble-fête. Dans le texte, elle débarque d’une manière on ne peut plus discrète, sans faire aucun bruit : « il est arrivé ce qu’on sait ». Mais même si cette guerre n’est pas nommée, elle est là. La preuve : Quimet devient milicien dans l’armée républicaine. Et c’est à cause d’elle qu’il meurt, laissant Natàlia seule avec leurs deux enfants et des envies de suicide plein la tête (« J’avais deux bouches à nourrir à la maison et je n’avais rien à mettre dedans. »). Son désespoir est tel qu’elle envisage de tuer Antoni et Rita, puis de se donner la mort, mais l’argent lui manque pour acheter l’acide chlorhydrique nécessaire à son funeste dessein.
Publié en 1962 (le franquisme n’était pas encore mort), ce roman progresse au gré de chapitres de quatre ou cinq pages, rarement davantage, comme si l’histoire ne pouvait avancer que par petits sauts (jamais le moindre bond, la moindre enjambée d’envergure, à croire que l’intrigue était condamnée à répéter inlassablement le même sautillement), tous rigoureusement identiques, jusqu’au dernier chapitre, qui s’étale lui sur une dizaine de pages, mais il faut dire aussi que bien des choses ont eu lieu désormais : Rita s’est mariée, Antoni fait son service militaire à Barcelone, Quimet n’est plus qu’un souvenir parmi d’autres, et l’héroïne vit aux côtés d’un épicier du quartier…
La confession de Natàlia est donc un drame qui finit bien (et qui aurait pu trouver une issue beaucoup plus tragique – ce à quoi le lecteur s’était d’ailleurs préparé). C’est tant mieux pour ce personnage attachant (dont on ne peut s’empêcher de penser qu’elle méritait une vie meilleure), tant mieux sans doute aussi pour la cause féminine, mais pour le lecteur, ce dénouement heureux survient presque trop tôt : on aurait bien aimé que ce monologue se prolonge (il aurait largement pu faire le double ou le triple de sa longueur), hypnotisé que l’on était par les phrases si singulières de Mercè Rodoreda (1909-1983). Des phrases bizarrement construites, et qui comportent souvent quelque chose d’ingénu, ou comme un petit grain de folie : « Le camion a quitté Barcelone avec nous dessus et une valise en carton attachée avec une ficelle, et il a pris la route blanche qui menait au mensonge. »  ; ou encore : « J’ai tourné le dos contre la porte et je me suis reposée, le matin durait en dedans de moi. » Des phrases qui rappellent les meilleures de Duras (en particulier celles de La Vie tranquille) et qui, au-delà de la réalité tragique qu’elles servent, continuent d’accompagner le lecteur une fois le livre refermé. À mi-chemin entre l’hypnose et l’enchantement.

Didier Garcia

La Place du diamant, de Mercè Rodoreda
Traduit du catalan par Bernard Lesfargues,
L’Imaginaire, 238 pages, 9,50

La dame aux pigeons Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°188 , novembre 2017.
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