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Poésie Charles Racine, l’itinerrant

février 2018 | Le Matricule des Anges n°190 | par Emmanuel Laugier

Le Troisième et ultime volet des écrits du poète suisse est une plongée insomniaque, le dernier viatique raturé d’une douleur âpre et réfractaire.

Poésie ne peut finir

Poésie ne peut finir rassemble les deux dernières décennies (1970-94) d’écriture de Charles Racine, disparu en 1995, après une reconnaissance certaine, certes restreinte, de quelques rares lecteurs (dont Jacques Dupin, Martine Broda et Jean Daive). Frédéric Marteau, qui en est l’éditeur chez Grèges, parle de « mouvements successifs contradictoires : une percée (les années soixante-dix) et un retrait (les années quatre-vingt)  ». Un retrait « qui cache une inquiétude ou une réticence, mais aussi une extrême exigence, [qui] va accentuer la tendance au repli (…) et venir contrarier toute velléité de publication  ». De Charles Racine (il naît dans le Jura bernois en 1927), on sait peu, sinon qu’il écrira tôt, se refusera à porter le patronyme de son père et d’en parler la langue (le suisse alémanique), lui préférant le nom maternel et la langue romane. Qu’il fera quelques rencontres décisives à Paris, jusqu’à s’enfermer dans une impossible habitation de lui-même dont l’écriture sera l’outil absolu, pervers et malhabile, inhabitable. Il devient la pioche de son ressassement, ironique, convulsif et parfois pathétique, il faut le dire, jusqu’à déporter le sujet qu’il fut vers sa propre dissociation. Celle-ci loge dans tous les textes de ces deux dernières décennies, et s’affirme avec plus ou moins d’évidence : on la repère dans la brisure sémantique d’une strophe, par le décrochage de la grammaire et à l’hermétisme forcené de ses élans brefs. Le retour maniaque à quelques figures (Dieu, l’âme, la vitre, la sœur, la rature et le désœuvrement, etc.) en accentue les effets, jusqu’à restreindre sa voix à des poèmes-miettes ressassants. Ils ressemblent à des caillasses ravinées, ils s’enroulent autour de son cou comme des cordes rêches.
S’il fallait choisir un lexique pour caractériser l’obsession de Racine, celui d’une nuit sans fond, aplat récalcitrant, aveugle et fuyant, viendrait immédiatement à l’ensemble des liasses ici éditées, dont certaines ne font que quelques pages. De 1970 à la seule donnée de l’année 1994 (« Lettres posthumes [Légende posthume]  »), les titres eux-mêmes affirment l’étroit goulet dans lequel Racine s’est engagé, sachant qu’il n’en sortira pas. Ils sont éloquents, quand ils ne se réduisent pas à quelques lieux (« Pérouse  » [1975], « Rome  » [1978], ), comme ce « Nuit mais que la nuit s’achève  » (1970), « Ondée des cordes  » (1971), ou encore « Fable déflorée  » (1975). La préface que signe son ami Jean Daive, qui ne cache pas la déréliction et la rage froide qui habitaient Charles Racine, revient sur quelques moments décisifs, dont l’enregistrement de l’émission Poésie ininterrompue (en 76) : la voix de Racine, se cherchant, passe de la lenteur précautionneuse à un précipité d’aigus proche des accentuations d’Artaud. Il y parle de « fragments fossiles  » qu’il ne pourrait « rassembler » et de ce « temps monochrome, d’une monochronie  » qui lui échapperait. Phrases énigmatiques, agies par cette dissociation venue l’arracher au bloc de lui-même pour le diffracter en sujets nus ; strophes piochées dans la douleur dont la beauté convulsive prend le risque de se rabougrir en une bande de vers déceptifs. La « nuit/enjambe/la page blanche/quand nuit/réfléchit l’image/de ma nuit/l’image est prise/(…) quand nuit s’appelle/retourne à elle-même/meurtrière  ». Les mots viennent « détruire son repos  », un « œil des bois/visite l’œil de l’homme/dont il amène le fagot  ». La consigne du poème « est violente/n’est pas réparatrice  ». Les mots ne cessent de déployer leur nuit car « jour essuyé toujours essuyé/la nuit essuie le jour/essuie un homme », l’index est un « ossuaire  ». Aucune « frappe audible » ne semble donc imaginable à cette œuvre s’enfonçant de plus en plus dans sa propre nuit.
Il faudra à Racine, selon son mot, en découdre, jusqu’à ne pouvoir que couturer des manuscrits défaits d’avance : « Á travers mon écriture, écrit-il dans « Le feu éteignit le feu  » (1982), vint lentement, s’insinua le verbe mourir. Dans la mesure où il vint lentement je me ressentis lentement par halètement du verbe mourir. (…) Ce qui importe c’est ce que je n’ai pas écrit. Il importe de lire ce qui ne fut jamais écrit. Mourir est entendu dans ce qui sous-tend l’écrit ». Cette dernière phrase signe le testament inappropriable de Racine. Définitivement.

Emmanuel Laugier

Poésie ne peut finir, de Charles Racine
Édition établie par Frédéric Martineau et Gudrun Racine,
préface de Jean Daive, Grèges, 332 pages, 26

Charles Racine, l’itinerrant Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°190 , février 2018.
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