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Domaine étranger Rumeurs et aptitudes

mars 2018 | Le Matricule des Anges n°191 | par Éric Dussert

Pour blanchir Lady Susan, la fameuse manipulatrice créée par Jane Austen, le réalisateur Whit Stillman construit un roman vengeur.

Lady Susan figure parmi les plus formidables morceaux de la littérature anglaise. Morceau délicieux comme la fraise et délicat – à manipuler – comme le curare… C’est un roman par épistoles de Jane Austen (1775-1817), écrit à l’âge de 18 ans et considéré par la Sorbonne comme une excroissance mineure de son œuvre majeure. Laissons les savants peser les textes à leur poids de papier ; ce petit roman est un bijou d’intelligence, de satire et même de sardonicité. Jane Austen y déploie son précoce talent de narratrice en traçant le portrait d’une femme de tête, qui aurait été fatale si elle avait vécu dans l’Amérique du roman noir des années 1950, et qui n’est qu’une rouée manipulatrice dans l’univers de l’Angleterre rurale de la fin du XVIIIe siècle. Certains la considèrent comme une manipulatrice redoutable doublée d’une prédatrice sexuelle, mais c’est sociologiquement un peu court. D’autres lui concèdent quelques excuses en insistant sur le fait qu’une femme belle et intelligente ne pouvait guère se défendre dans un monde basé sur l’étiquette, et qu’elle ne pouvait espérer d’autre issue aux effets de son charme ravageur que de devenir la victime de rumeurs véloces. En attirant les hommes, sa beauté et son esprit lui étaient donc source d’ennuis puisque ses soupirants plus ou moins délicats avaient tous la possibilité de se montrer malveillants une fois leurs avances rejetées. En somme, Lady Susan conte malicieusement l’histoire d’une femme du monde déchue à cause de sa réputation, par une Jane Austen qui s’amuse et nous montre comment la grâce et les mauvaises intentions qu’elle lui impute entraînent pour une belle veuve isolée jalousie des femmes et rancœur des mâles frustrés.
Il fallait le réalisateur américain Whit Stillman pour redorer le blason de la belle lady dont l’histoire, toujours aussi complexe, est certes fois racontée par un homme de sa famille, lui-même équipé d’une réputation de banqueroutier… Tout à sa dévotion, il souhaite la réhabiliter en démontant les accusations forgées par les adversaires malveillants de cette femme d’exception. Il y a fort à parier que c’est en préparant Love & Friendship, la comédie romantique sortie en salle en 2016 avec Stephen Fry, Kate Beckinsale et Chloë Sevigny, que Whit Stillman a conçu sa réplique à l’Auteur (Jane Austen). Il l’a intitulée Amour & Amitié, où la fascinante Lady Susan Vernon est entièrement blanchie des accusations calomnieuses de Jane Austen. Bien sûr, il se fait plaisir d’y évoquer Austen par le truchement du zoïle de Lady Susan comme une vieille fille aigre, hypocrite et de mauvaise foi. Autant dire que son exercice tourne au régal : « Peut-être le moment est-il venu pour moi – écrit le banqueroutier – de dire mon propre lien avec cette histoire. Sir James Martin était mon oncle, le frère aîné bien-aimé de ma mère (…) n’apportait que joie et agrément au monde. Il y avait d’un côté le plaisir réel de connaître quelqu’un de toujours enthousiaste, toujours gentil, toujours intéressé et satisfait ; de l’autre, le plaisir négatif et désagréable que d’autres prenaient à moquer et à ridiculiser un homme qui ne se conformait pas à leurs mœurs glaçantes ». Visés ici les DeCourcy, famille rigide menée par une femme de tête aux insinuations efficaces, soutenue dans son combat vipérin contre Lady Susan par « l’auteure anonyme devenue leur acolyte », Austen elle-même.
S’il faut un moment pour remonter le ressort de cette histoire conçue par l’Anglaise Austen comme une comédie satirique avec un nombre de personnages digne du théâtre français du XIXe siècle (le texte initial d’Austen est publié in fine), on se laisse immédiatement gagner par le plaisir trouble qu’offrent les phrases à double sens, les aperçus naïfs de quelques hommes manifestement dépassés par les capacités redoutables de la gent féminine (tous bords confondus), les moqueries subtiles ou frontales, et les méthodes inavouables de la lutte féminine.
« Dans l’une des prétendues lettres (la n°9) que la Dame célibataire a inventées pour son récit calomnieux, Mrs Johnson écrit à Lady Susan que Sir James “rit de bon cœur” et est “comme toujours très sot”. Cette formulation suggère un continuum de sottise », écrit Stillman sous la dictée de l’apologiste de la belle lady. Après lecture des deux versions de l’histoire, on ne peut que s’arrêter au constat que les hommes sont ceux qui se sortent le moins bien de cette histoire à double tranchant… Sots, épais et aussi aveugles que des veaux nouveau-nés, ils incarnent très bien la dupe dont les femmes se jouent tout en les dénigrant avec beaucoup d’humour et d’intelligence. Féministes de tous les pays, lisez Austen et Stillman, vous vous en trouverez toutes ragaillardies.

Éric Dussert

Amour & Amitié…, de Whit Stillman
Traduit de l’anglais par Johanna Blayac,
Tristram, 296 pages, 21,50

Rumeurs et aptitudes Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°191 , mars 2018.
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