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Égarés, oubliés De bar en bar

avril 2018 | Le Matricule des Anges n°192 | par Éric Dussert

Touche-à-tout de la bohème de Tunis, Ali Douagi est l’un des grands Tunisiens du siècle passé. Ses nouvelles sont toujours inédites en français.

On a pu lire récemment dans les pages du Matricule des Anges que l’écrivain tunisien Ali Douagi n’aurait « parlé que de lui » lorsqu’il lui prit de relater son Périple à travers les bars méditerranéens de 1933. Outre que cette opinion propose un raccourci bien sec, il paraît étrange de juger un homme et son texte sur la foi d’un critère qui ruinerait sans vergogne la moitié de la production littéraire mondiale depuis Chateaubriand. On peut très bien entendre que l’esthétique d’Ali Douagi ne frappe pas chaque lecteur d’une syncope d’admiration, on doit cependant proposer quelques faits qui expliqueront peut-être pourquoi les Tunisiens lettrés ont longtemps tenu son œuvre en estime, et pourquoi la population n’a pas manqué d’apprécier ses sketches radiodiffusés ou filmés. Et qu’il eût une existence singulière ne justifie pas que cet homme passe pour un nombriliste. C’était un cas, c’est certain, mais puisque l’édition française ne s’empresse pas de nous apporter matière à examen sous forme d’un florilège de ses écrits, il nous incombe de faire ici l’article pour ce diable d’homme.

Issu de la bourgeoise tranquille, descendant de marchands turcs installés au XVIe siècle en Tunisie, il perd son père alors qu’il a 3 ans. Son héritage le met en sécurité, comme l’affection de sa mère aimante le préserve, et lui offre de développer une grande sensibilité. Bon élève, il apprend l’arabe et le français, étudie un peu dans une école coranique qu’il quitte aussitôt puis rejoint les bancs d’une formation commerciale. Sa mère le confie à un commerçant du souk, M. Mbazzaa. À ses côtés, il découvre la psychologie humaine, et féminine en particulier. Lorsqu’il veut s’installer à son compte, sa mère s’y oppose. Il en est blessé. L’agriculture le tente, il pourrait exploiter les terres familiales, nouveau refus maternel – sa mère ne veut pas le voir se fatiguer inutilement, ce qui le vexe une nouvelle fois. Qui comprendra jamais le mystère des mères maghrébines ? Condamné à une vie de désœuvrement, le jeune Ali opte finalement pour la seule vie qu’on lui autorise, la vie d’héritier révolté, puis, dans un second temps, celle de bohème assumé. Depuis l’époque du souk, il raffole de la vie des cafés, où les hommes voient passer le temps, à l’ancienne. Rejetant le mode de vie bourgeois, il consomme alcool et drogue, raffole des nuits de fête… On croirait lire un roman de Naguib Mahfouz. Après sa disparition, tous ses amis vont raconter combien il ne prenait aucun soin de lui-même, négligeant sa santé comme sa finance, ce qu’il paye d’une mort prématurée de la tuberculose, chez lui, le 28 mai 1949 à l’âge de 40 ans.

Entamé lors d’un voyage destiné à soigner l’amertume qu’il nourrissait contre sa mère, son étonnant Périple à travers les bars méditerranéens est le seul texte à peu près accessible en langue française d’Ali Douagi. C’est à l’occasion d’un concours de dessin qu’il gagne cette croisière autour de la Méditerranée. Un premier fragment en paraît dans la revue Al-Acalma-Al-Adabi en 1935 – certaines parties du récit resteront « mystérieusement introuvables », comme la visite d’Alexandrie… Le jeune bohème y raconte sur le mode désinvolte et moqueur le voyage qu’il fit dans les capitales que sont Istanbul, Nice ou Athènes. Tout en comparant les modes de vie oriental et occidental, il nous traîne sur ses brisées comme le font les beats et les grands déjetés d’après-guerre. Ali Douagi ne fait pas semblant d’écrire de la littérature, il se jette dans le vide et laisse les choses se dérouler : « Je suis anarchique depuis ma naissance. Ainsi, enfant, il me plaisait de commencer mon repas par les fruits quand il y avait des fruits à table. (…) j’avoue que je ne vous entretiendrai point ici de ces choses dont vous êtes accoutumés par les récits de voyage telles que les curiosités des musées, les produits des usines, les profondeurs des mers, les merveilles de la nature, l’altitude des cimes ou les cavernes (…). Quant à mon choix de ce titre (…) nous n’avons en effet vu de ces ports que leurs bars et leurs cafés. Je ne pense pas que cela soit de nature à jamais ennuyer quiconque… »
Considéré comme le père de l’histoire courte et tranchante de Tunisie, il était un lecteur avide et s’intéressait à tout, depuis l’existence de ses concitoyens jusqu’au cours législatif de la vie politique tunisienne. Journalisme, satire, films, théâtre, critique littéraire, musique et photographie, sa production n’aura pas apparemment eu de borne. Il lance son propre journal, al-Surur (La Joie). Influencé par Beïrem Ettounsi, exilé à Paris par les autorités coloniales, il forme un groupe avec notamment son complice et alter ego le grand poète moderne de la Tunisie al-Shabbi. Ce groupe, ils le nomment Taht al-sur, « au pied des remparts », du nom du café où ils se réunissent. Le but collectif était alors de créer la nouvelle Tunisie, la nouvelle littérature tunisienne.
En 1958, son ami Mustapha Khraïef a dit tout ce qu’il faut savoir de son existence trépidante et vive, baignée d’art et de militantisme anticolonial. Douagi y met en scène avec un certain don pour l’humour et la satire le barbier inutile, la femme au foyer martyrisée, le mari abusif et crétin, la tante impossible. Mais il n’y a pas que le rire chez Douagi. Parfois, certaines proses laissent filtrer une pure contestation sociale. Le fêtard mué en artiste conscient y dénonce le sort des femmes et des classes démunies, les ravages de l’économie coloniale. Le malaise était là, déjà.
« Je me réveille chaque matin/ Avec la même « question-ganglion » qui m’oppresse :/ Que vais-je bien faire de mon jour nouveau ?/ Ah ! Comme j’aimerais que dure mon sommeil/ Que ma vie ne soit qu’une nuit/ Et que je la termine sans quitter cette terre./ Que mon âme ait la paix/ Et que je cesse de l’importuner avec cette question :/ Qu’as-tu donc fait d’hier ?/ Les gens aiment ; moi je chante leurs amours/ Les gens je leur présente mes félicitations/ Je me prends ainsi pour un artiste./ Je crois – en pressant mon cœur à le faire saigner –/ M’épargner, ainsi, les souffrances de la vie ».


Éric Dussert

De bar en bar Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°192 , avril 2018.
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