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Intemporels Mystères de l’âme

avril 2018 | Le Matricule des Anges n°192 | par Didier Garcia

Père spirituel de Malcolm Lowry, l’Américain Conrad Aiken (1889-1973) signe avec Le Grand Cercle une belle énigme romanesque.

Sur les conseils d’un ami, qui ne lui voulait peut-être pas que du bien, Andrew Cather, bientôt quadragénaire, rentre plus tôt que prévu au domicile conjugal et y surprend sa femme au lit avec son meilleur ami : « Ce n’était plus sa Berty, ce n’était pas Tom – deux nouvelles personnes étaient assises dans la pièce avec lui, deux étrangers qui le regardaient avec hostilité et incompréhension, dont l’esprit et les souvenirs s’étaient à présent ligués contre les siens. » Et peu importe finalement qu’entre Berty et Tom il y ait la musique, ou que Bach et Haydn aient contribué à les unir : en matière d’originalité romanesque, on a déjà vu mieux. Pourtant, dès les premières lignes, le lecteur est saisi. Empoigné. Happé. Précipité dans un texte qui lui donne aussitôt le vertige. Et qui littéralement l’étourdit.
Le premier chapitre (ce roman en compte quatre, tous radicalement différents, chacun ayant sa propre manière et sa propre tonalité) présente le monologue intérieur d’Andrew, de son retour à Boston jusqu’à la découverte de la relation adultère de sa femme. Nous voici donc dans un train – derrière les vitres glisse le paysage de Rhode Island – et dans la conscience incandescente de cet homme qui se prépare au pire, autrement dit dans un véritable tourbillon de pensées et d’images qui défilent à une vitesse infernale (l’intéressé lui-même s’en plaint), se percutant et se chevauchant tour à tour, le tout rythmé par une ponctuation qui n’est pas sans rappeler celle d’Arno Schmidt, avec notamment des tirets de longueur variable, capables d’atteindre aux dimensions d’un mot.
Le deuxième chapitre est une parenthèse de 84 pages, ainsi qu’un retour en arrière, l’auteur nous plongeant alors dans l’enfance d’Andrew. Cette parenthèse (marquée à ses deux extrémités par deux signes typographiques qui enjambent trois lignes) s’apparente à un album de souvenirs, présentés les uns à la suite des autres (sans qu’ils soient reliés entre eux), manifestement détachés d’une villégiature estivale au bord de la mer. Une succession d’épisodes dans lesquels affleurent les premiers émois amoureux du garçon. À la violence du début succèdent des pages d’une formidable douceur, laquelle permet au lecteur de reprendre ses esprits.
L’accalmie est de courte durée. Le volet suivant contient un pur délire verbal, un dialogue logorrhéique d’un genre particulier entre Andrew (l’antihéros borgne du roman) et son ami Bill (qui a l’œil « férocement psychanalytique »), au cours de ce qui ressemble à une séance de psychanalyse. Une séance rendue loufoque par l’ébriété d’Andrew et placée sous l’étonnant patronage de « Michel-Ange, Shakspere (sic) et Melville, merveilles bisexuelles de ce monde transitoire, magiciens de l’épicène, bâtards du ciel et de l’enfer ». Cette pseudo-séance vaut au lecteur de croiser, entre autres curiosités improbables, un cochon aux ailes transparentes et opalescentes, ainsi qu’une pieuvre capable de rivaliser avec Moby Dick.
Après ce pot-pourri de délires, de rêves et de cauchemars (par exemple la noyade de sa mère lorsqu’il avait 12 ans), le roman semble vouloir s’apaiser, faisant soudain réapparaître Berty (que l’on avait bel et bien oubliée !), et autorisant un simulacre d’explication entre les époux. L’affaire est rapidement entendue : il n’y aura pas de réconciliation immédiate. Leur entrevue se referme sur un message auquel on peine à donner sens : « la vie allait être bonne. Inexplorée, insondable, merveilleuse et terrible. Immonde, et incalculable. Cruelle, et inépuisable. »
Paru en 1933 (Ulysse de Joyce est donc de quatre ans son aîné), le deuxième roman de Conrad Aiken est dense, touffu, parfois jusqu’à l’opacité, et à en devenir irrespirable (dans le monologue inaugural en particulier). Ses chapitres sont à ce point dissemblables (pour Aiken, ils ont « un ton et un mouvement différents ») que le lecteur a souvent l’impression de lire plusieurs livres en un seul. On sort donc de ce kaléidoscope un brin déconcerté, avec l’impression d’être resté bien souvent à la surface des pages, mais aussi fasciné, séduit par le tour de force romanesque qu’il représente, heureux d’avoir été malmené, et certain d’avoir eu entre les mains un de ces romans qu’une seule lecture ne parvient pas à épuiser. Un roman qu’il faudra prendre le temps de relire afin d’y détecter les systèmes d’échos qui le traversent, et les références littéraires que l’auteur a probablement abandonnées dans son texte. Le relire avec l’espoir, non pas d’en venir à bout, mais de le découvrir dans son intimité. Ce qui sera déjà beaucoup.

Didier Garcia

Le Grand Cercle, de Conrad Aiken
Traduit de l’américain par Joëlle Naïm,
La Barque, 320 pages, 26

Mystères de l’âme Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°192 , avril 2018.
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