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Poches Lettres d’injections

mai 2018 | Le Matricule des Anges n°193 | par Camille Decisier

Auteur du ghetto littéraire, Andreï Doronine brosse un portrait acide de la Russie, à travers ses propres errances de toxicomane. Stupéfiant.

Transsiberian back to black

À la lecture du manuscrit, son éditeur russe n’y aurait pas misé un kopeck : Doronine, double du Mark Renton de Trainspotting (la chapka en plus), a tout du gendre infréquentable de la littérature. Fourbe, voleur, drogué jusqu’à l’os, d’un égoïsme à la mesure de son addiction, charmantes dispositions complétées par une allure de punk aux joues creuses et aux yeux vitreux. Comble de l’impertinence : il est le héros de son livre. Summum de l’outrage : il ne ment pas. Chez Doronine, tout est vrai. Neige sale, portes cochères puantes, tramways branlants (« Le bruit des portes qui s’ouvrent rappelle celui du feu des mortiers de Pierre Ier grâce auxquels, une lueur démente au fond des yeux, il battit les Suédois »)  ; dans un Saint-Pétersbourg qui n’a plus grand-chose de saint, junkies de tout poil n’en finissent pas de se croiser, bande de faux amis soudés par la même obsession enrobée de fraternité calculatrice, chacun ne voyant pas plus loin que le bout de son propre nez (et de quoi le remplir). Car en matière de réapprovisionnement, l’état de manque génère une créativité hallucinante – à moins qu’il ne s’agisse d’hallucinations créatrices. La plupart des seize nouvelles de ce recueil, qui peuvent se lire de façon autonome, constituent une sorte de Guide du routard de la défonce pétersbourgeoise : au marché des animaux, par exemple, entre les poissons rouges et les bassets des Alpes, les hamsters vendus par Goga portent tous sur le ventre une dose de cinq grammes de poudre. Au coin du boulevard Souvorov et de la rue du 7e Soviet se trouve un mont-de-piété dans lequel Andrei, en quelques jours, refourgue la totalité de l’appartement de ses parents partis en vacances (« Comme si une horde de Huns s’était abattue sur la baraque, en dehors de la planche à repasser et des portes, il ne restait plus rien »). Doronine sera aussi, pour les besoins de la cause, plongeur dans une boîte de nuit, ambulancier pour animaux de compagnie, engagé par une obscure troupe de théâtre underground, ce perpétuel intérim suivant toujours la même boucle précaire – embauche, défonce, débauche. Et c’est souvent très drôle.
Drôle, la drogue, ce sujet si grave, ce venin, cette calamité ? Oui. En envoyant balader les tabous, le tragique, l’apitoiement, Doronine nous donne l’autorisation d’en rire, et son sens de la formule n’y est pas pour rien. Il y a Tima, par exemple, qui vient de se faire offrir une voiture par un généreux grand-oncle : « Tima (…) avait contemplé avec accablement ce qui lui restait de veines, où circulait une Mercedes entière. » Il y a ce dealer dont la Ford Mustang 1967, coffre plein à craquer de produits illicites, tombe en panne et fait l’admiration des flics, qui décident de la remorquer jusque devant le commissariat : « Il a posé la bouteille sur la table et a enfoui la tête dans ses mains : - Je suis allé voir la bagnole. Ils se prennent en photo devant. »
Mais Transsiberian back to black, ce n’est pas seulement les Pieds Nickelés sous héroïne. Gogol dépeignait déjà la capitale de l’ex-Empire russe comme une ville qui faisait perdre à l’homme tout caractère d’humanité. Force est de constater que c’est toujours vrai et que la poudre, « qui rend égaux tous les hommes, du concierge au président », n’arrange pas les choses. Parmi les images, réelles ou projetées, de la défonce quotidienne à doses de cheval, surgissent des instants de douloureuse clairvoyance : « Possédant soixante-dix grammes d’indifférence en réserve, et encore autant de mépris pour les gens en général, sans compter un plein sac à dos d’absence de perspectives et de projets, je fais un pas dans une flaque. » L’écriture de Doronine, naturaliste malgré les substances chimiquement pures dont elle est le fruit, est d’une sincérité à faire peur, remarquablement bien rendue en français par Thierry Marignac dont on connaît l’intransigeance en tant que traducteur et, comme auteur, la fascination pour les rouages de l’aliénation. Résultat : une immersion en apnée aux marges d’une société dont on peut se demander si elle n’est pas elle-même plus trash que le nihilisme hardcore qu’elle engendre.
Né en 1980, Andreï Doronine a jusqu’ici consacré la majeure partie de son existence à sa propre destruction. Au fil du récit de ses expériences mortifères surnagent cependant l’amour pour les mots et la conscience de leur nécessité : deux manifestations de l’instinct de survie au cœur d’un désastre programmé. Stepan Gavrilov, son éditeur russe, a bien raison : Doronine fait partie d’un ghetto littéraire, celui des écrivains qui pensent comme lui que « la condition nécessaire à la création est la présence d’une part de catastrophe dans la vie ». Au vu de la dégradation des conditions sociales, en Russie comme ailleurs, parions que ce ghetto n’en sera bientôt plus un.

Camille Decisier

Transsiberian back to black,
d’Andreï Doronine
Traduit du russe par Thierry Marignac,
10/18, 214 pages, 7,10

Lettres d’injections Par Camille Decisier
Le Matricule des Anges n°193 , mai 2018.
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