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Traduction Ali Terzioğlu et Jocelyne Burkmann

mai 2018 | Le Matricule des Anges n°193

Une drôle de femme, de Leylâ Erbil

Une drôle de femme : Trajectoire d’une féministe dans la Turquie des années 60

C’est un soir de décembre, en 2007, à Istanbul, que nous avons téléphoné à Leylâ Erbil, l’élégante grande dame de la littérature turque, pour lui annoncer notre intention de traduire l’un de ses livres. Nous hésitions entre Une drôle de femme et Le Nain. Bien que très pudique, elle avait eu du mal à dissimuler son émotion et son amertume. Alors qu’en Turquie, elle s’était toujours refusé de prétendre à des prix littéraires, elle ne faisait aucun mystère de son regret de n’avoir encore vu aucun de ses livres traduits en français, cette langue qu’elle aimait tant. Lorsque Dorothy Aubert et Marie Trébaol, cofondatrices de Belleville Editions, nous ont contactés pour nous confier la traduction d’Une drôle de femme, nous avions donc déjà conscience du délicat travail qui nous attendait.
Une drôle de femme est un tournant dans l’œuvre de cette auteure atypique, mais aussi dans la littérature turque du XXe siècle. Rompant radicalement avec les procédés narratifs, le vocabulaire et la syntaxe classiques, Leylâ Erbil nous livre ici l’histoire d’une femme qui, dans la Turquie patriarcale et conservatrice des années 50, lutte pour s’affranchir de toutes les formes de domination, tout en interrogeant l’hypocrisie des valeurs morales en vigueur, et les errances des élites intellectuelles, politiques et artistiques du pays. « Je suis convaincue que la plupart des gens sont meurtris et malades. Et la source de mon œuvre se trouve dans ce malheur et ces profondeurs » confiait l’auteure lors d’un entretien.
Ce premier roman se compose de quatre parties, correspondant chacune à une époque de la vie de Nermin. Dès le début, le lecteur s’introduit dans l’intimité de la jeune fille au travers de son journal intime. Prise en étau entre sa famille liberticide et le monde des soi-disant libertaires, tout aussi limité, Nermin ne peut franchir tous les obstacles qui l’empêchent de choisir librement son destin de femme. Ce roman est d’ailleurs celui des non-choix qui conduisent tous les personnages dans des impasses existentielles.
Le journal intime est ici au service d’un choix stylistique d’une grande modernité. Les phrases courtes, la suppression des verbes, le vocabulaire effronté et l’ironie sont au service de l’urgence que traverse Nermin. Il nous fallait veiller, tout au long du livre, à restituer ce sentiment permanent en français. La prédominance du « je » permet de nous brosser, en quelques pages, sa révolte contre sa famille, les dynamiques de la morale de la classe moyenne dont elle fait partie, les valeurs telles que la virginité, le rôle traditionnellement attribué à la femme, la sacralisation de la maternité, et les incohérences tout aussi conservatrices des milieux progressistes auto-proclamés. Mais cette révolte aboutira à un échec puisque, comme les autres, Nermin se marie avec le frère d’une de ses amies de fac uniquement pour quitter sa famille et conquérir une liberté illusoire. Elle est vite rattrapée par les conformismes et, dès le début de la deuxième partie, on la retrouve de nouveau dans la maison paternelle, au pied du lit de son père agonisant, un ancien marin au long cours.
Le texte prend une tournure particulière avec l’apparition de ce père, figure essentielle du roman. Son monologue intérieur, parfois décousu, et la technique du flux de conscience marquent alors le style, au travers d’une anamnèse chaotique. Les fulgurances, les élans de l’expression sont calqués sur une avalanche de souvenirs qui nous ouvrent les portes de l’existence riche en péripéties de l’agonisant. C’est là que brille, à notre avis, la maîtrise qu’a toujours eue Leylâ Erbil de la langue turque. La distinction entre le passé et le présent est à peine perceptible, le temps et la chronologie deviennent relatifs, la narration aléatoire, voire incohérente. Plusieurs couches du passé se superposent pour nous livrer, au travers d’événements historiques, les souvenirs de cet homme qui revisite sa vie et découvre qu’elle n’a été qu’un échec. Sa femme, gardienne de la moralité de leur fille en son absence, n’a jamais éprouvé le moindre amour, ni pour lui, ni pour leur fille, et cette dernière, enfermée dans le socialisme, a gâché sa vie, pense-t-il. Cette amertume débouche sur une révolte intérieure admirablement rendue par le texte qui devient fulgurance poétique. Phrases inachevées, déclamations, ricochets temporels, souvenirs enchevêtrés, événements historiques revisités, narration saccadée ou obsessionnelle nous font vivre de l’intérieur une partie de l’histoire de la Turquie, au travers de l’existence solitaire de ce père à la fois combattu et aimé par sa fille.
C’est que la mère brille par sa froideur et sa dureté. L’auteur passe ici de nouveau la voix à Nermin. Car la mère ne parle pas, tout comme la société turque de l’époque qui met sous silence les maux qui la minent. Cette mère incarne tous les tabous et dénis de la société : amour, sexualité, émancipation, refus de la maternité, violence de l’histoire… Seule avec sa mère, après la mort de son père, Nermin découvre ainsi la famille paternelle, bigote et inquiétante, lors d’une prière collective pour le défunt. Le texte atteint ici une dimension fantastique. Il s’agit peut-être d’un rêve, tant est floue la frontière entre le naturel et le surnaturel. C’est là, d’ailleurs, que le travail de traduction devient à la fois ardu et stimulant, nécessitant de trouver des équivalents en français, qui permettent de transposer ce style haletant et onirique si particulier.
Des années plus tard, Nermin est seule dans une chambre d’hôtel, sous le regard d’un narrateur qui nous décrit une femme fatiguée par la vie. Le lecteur découvre la fin désastreuse de son engagement politique auprès du peuple, son divorce, sa solitude, sa frustration amoureuse et sexuelle. Il ne lui reste que quelques souvenirs et surtout des hallucinations, comme lorsqu’elle se parle à elle-même, dans un miroir, ou s’imagine faire l’amour avec des révolutionnaires historiques. L’écriture de Leylâ Erbil est ici tout en retenue, suggestive et ne nomme rien clairement, afin de laisser au lecteur toute la liberté d’interpréter et de continuer l’histoire…

Leylâ Erbil par Ali Terzioğlu et Jocelyne Burkmann Ont également traduit Inci Aral, Oğuz Atay, Pınar Selek, Emrah Serbes, Seray Şahiner. Une drôle de femme paraît aux éditions Belleville.

Ali Terzioğlu et Jocelyne Burkmann
Le Matricule des Anges n°193 , mai 2018.
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