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Égarés, oubliés Le génie inachevé

juin 2018 | Le Matricule des Anges n°194 | par Éric Dussert

Impétueux romantique, Jules Lefevre-Deumier fut considéré comme un talent jaillissant avant de n’être plus que le co-créateur du poème en prose.

Seul un romantique pouvait s’abuser autant sur la réalité », écrit le Turc Hakan Günday dans son roman Ziyan (Galaade, 2014) en parlant des officiers idéalistes rédigeant leurs manuels militaires. Sa sentence peut s’appliquer au romantique Jules Lefevre-Deumier. Brillant impétrant de sa génération, il était parti pour figurer un autre Hugo mais ne fut bientôt qu’espoir éteint et gloire vacillante, et ce malgré la fréquentation des huiles de l’Empire. Ou peut-être à cause de cette promiscuité… Nommé bibliothécaire de Napoléon III en 1849, il avait épousé en 1836 mademoiselle Roulleaux-Dugage, sculpteuse distinguée qui portraitura l’impératrice et sculpta le buste officiel de son moustachu d’époux. Jules-Alexandre Lefèvre, né à Paris en 1797, aurait dû tout casser mais à sa disparition en 1857 à Paris la postérité regardait ailleurs. Il aura connu cinq ans de succès suivis de trente ans d’oubli…
Ses débuts avaient pourtant été impétueux, de ceux qui laissent deviner les futurs étalons des Lettres. Fils d’un haut administrateur du ministère de Finances, Jules appartenait à la bourgeoisie parisienne et fréquenta tôt Alfred de Vigny et Victor Hugo. Il était l’une des plus remarquables figures de ces troublants romantiques. Ses premiers pas, qu’il effectue sous le simple nom de Jules Lefèvre, le placent d’ailleurs au centre des attaques contre les Modernes. Avec la Méditation d’un proscrit sur la peine de mort ou Le Parricide, il manifeste des audaces stylistiques qui ne laissent personne indifférent. Doté en outre d’une impressionnante capacité mémorielle et synthétique, il apprend très vite l’italien, l’allemand, l’anglais et l’espagnol, le mettant en état de lire avant tout le monde l’œuvre des grands contemporains étrangers. En même temps que Stendhal, il salue l’œuvre de Shelley, fonde La Muse française (1823-1824), qui est la grande revue des romantiques, milite contre la peine de mort et, très vaillamment, part se battre pour la libération de la Grèce aux côtés de Byron ! Quelle énergie…
Malheureusement, il est ralenti par des chicanes administratives en Italie et, tandis que, pour patienter, il visite le pays, il apprend à Venise la mort de son héros. Ça n’est pas la seule aventure de Lefevre-Deumier : à bientôt 30 ans, alors qu’il soigne une grave rupture amoureuse, il s’engage en Pologne contre les Russes. Naturellement, l’armée polonaise en déroute le charrie jusqu’en Autriche où il est arrêté. Il rentre à Paris en avril 1832 parce qu’une rançon est payée et va s’assagir. Il poursuit dès lors son œuvre littéraire. Il reprend là où il avait cessé. Après ses poèmes, ses essais, son théâtre et ses articles critiques, il publie les vers des Confidences et deux romans, Sir Lionel d’Arquenay (H. Dupuy, 1834) et, cinq ans plus tard, Les Martyrs d’Arrezo. Vient le mariage avec sa talentueuse épouse, et, en 1842, l’immense fortune d’une tante, Madame Deumier, dont il incorpore l’héritage et le patronyme en signe de reconnaissance. Il est désormais Lefebre-Deumier. C’est l’époque de sa gloire mondaine. Riche, il tient un salon couru où Lamartine, Vigny, Hugo et beaucoup d’autres s’agrègent. Cependant qu’aux alentours de 1847 il abandonne résolument le vers. Précurseur, son recueil intitulé Le Livre du promeneur, ou les mois et les jours (Amyot, 1854), lointain ancêtre du piéton de Fargue ou du marcheur d’Yves Martin, est aussi l’une des premières manifestations du poème en prose postée entre Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand (1842) et le Spleen de Paris (1869) de Baudelaire. Lefevre-Deumier vit alors plus ou moins retiré à la campagne, du côté de Mériel (Val-d’Oise) et de l’abbaye du Val de Loire qu’il célèbre en maint écrit. Il a une prédilection pour ces espaces apaisés et y trouve l’inspiration de ses pages courtes, denses, élégantes qui marquent l’avènement d’une nouvelle façon d’écrire : « Je dédie ce petit livre, composé au milieu des champs, aux amis connus et inconnus, qui vivent volontiers loin des villes ; qui aiment à errer comme moi dans les forêts et dans les prés (…). Qu’ils emportent avec eux ce volume, et que la journée leur soit légère ! »
Tout en maintenant une activité critique lorsqu’il vit parmi les Mériellois, il est le bibliothécaire de Louis-Napoléon au palais des Tuileries, et sert d’intermédiaire officiel entre les écrivains, artistes et savants et le pouvoir. Mais c’est auprès des ruines de l’abbaye qu’il écrit Œuvres d’un désœuvré. Les Vespres de l’abbaye du Val (1845), prolongement de ses poèmes en prose où se lit en filigrane sa propre réflexion sur son destin de génie inaccompli… Ainsi que l’exprime Gustave Lanson, Jules Lefevre-Deumier est un « Bel exemple du naufrage complet d’une grande réputation » (Histoire de la littérature française, Hachette, 1920)… En préambule des Vespres, il avait tenu à faire son portrait en toute lucidité et avec un humour ravageur : « C’était un homme instruit, qui poussait l’amour de l’indépendance jusqu’à la frénésie, et qui ne voulut jamais rien faire, de peur d’être esclave de ses occupations. (…) Il pouvait se flatter d’être le plus laborieux et le plus infatigable des désœuvrés. (…) S’il a composé, par-ci par-là, quelques bonnes pages, il n’a jamais fait un livre, et surtout un beau livre. Après une jeunesse qu’il qualifiait complaisamment d’orageuse, dont il ne racontait cependant pas les orages, il acheta, aux environs de Paris, une campagne solitaire, une masure gothique, qui faisait autrefois partie de l’abbaye du Val : et il s’y retira, pour n’en plus sortir. (…) Tout ce que je me permettrai d’avancer pour plaider en sa faveur, c’est qu’il avait la réputation d’être laid et de posséder cinquante mille livres de rentes. J’en suis encore à m’expliquer cette contradiction. »
Éric Dussert

Le génie inachevé Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°194 , juin 2018.
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