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Poches En dehors des rangs

juillet 2018 | Le Matricule des Anges n°195 | par Richard Blin

Porté par l’esprit de Jarry et une ivresse toute rabelaisienne, La Grande Beuverie de René Daumal raille la façon dont l’homme pense.

La Grande Beuverie

Quand paraît La Grande Beuverie, dans la collection « Métamorphoses » des éditions Gallimard, en 1938, René Daumal a tout juste 30 ans. Né dans les Ardennes, il fut lycéen à Reims où il fonda avec trois condisciples – Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vailland et Robert Meyrat – une confrérie potachique, les Phrères simplistes, avant d’intégrer le lycée Henri IV, à Paris, où il créa avec Roger Gilbert-Lecomte, la revue Le Grand Jeu (1928-1932) sous le signe de la grande gidouille chère à Alfred Jarry, et dans laquelle il publia ses premiers poèmes. Il apprend le sanskrit, voyage aux États-Unis et commence à écrire La Grande Beuverie qui paraîtra donc deux ans après Le Contre-ciel, un volume de poèmes.
Briser les miroirs menteurs, lutter contre nos illusions tenaces et nos masques intimes, s’extraire du piège des pensées préfabriquées, l’écriture, telle que la conçoit René Daumal, doit communiquer une expérience vécue, témoigner d’un savoir intérieur. Sur un mode à la fois cocasse et impitoyable, La Grande Beuverie relève de cette démarche doublée du désir de pulvériser le monde des faux-semblants. Sous les dehors d’une sorte de grande fête de la parole avinée, le livre est féroce. Apologue initiatique, pamphlet burlesque, jeu de massacre, il n’est que fureur joyeuse envers les impostures et les comédies.
Dans une première partie, l’on voit des solitaires désemparés venus prendre part à une grande discussion sur la puissance des mots et la faiblesse de la pensée, vivre un véritable cauchemar. Eux qui ne voulaient que se sentir vivre un peu plus vont, faute de direction, se retrouver ballottés par « la grande voix de derrière les fagots ». Empoignés par la saoulerie, et, « abrutis de boissons », ils vont se mettre à errer « comme des figurants de songe qui essayaient, parfois sincèrement, de se réveiller ». Dans la cohue, on voit passer trois hommes conversant : François Rabelais, « déguisé d’un habit de nonne », Alfred Jarry « ceint du blanc costume de l’escrimeur, l’œil de guêpe, la moustache de miel héroïque aux pointes peintes en vert » et Léon-Paul Fargue en costume d’amiral. Clin d’œil et manière de placer le livre sous les auspices de la verve rabelaisienne et de la « science des solutions imaginaires », autrement dit de la pataphysique telle que la définit Jarry dans Gestes et Opinions du Docteur Faustroll, pataphysicien.
Car c’est en pataphysicien, en maître de l’unité des contraires et du rire, que Daumal, dans une seconde partie très enlevée, déboulonne nos mythes les plus mythologiques. Les sciences, les philosophies, les métaphysiques de tous poils ont droit à un impitoyable décapage. Avec quelque chose d’un rire radical et d’un humour sauvage, il stigmatise la fausse érudition, tous ceux dont l’idiome abstrait est sans rapport avec la moindre réalité, et tous ceux dont la loi est de « faire sans savoir et savoir sans faire ». Comme les Bougeotteurs qui « arrivent à être partout sauf dans leur peau », les Fabricateurs d’objets inutiles qui parviennent à rendre inutilisables les choses les plus utiles et appellent cela « le triomphe de l’art », les Fabricateurs de discours inutiles dont les trois clans principaux sont les « Pwatts », les « Ruminssiés » et les « Kirittiks », c’est-à-dire, traduit en français, les « menteurs en cadence » (poètes), les « marchands de fantômes » (romanciers), les «  ramasse-miettes » (critiques). Quant aux Explicateurs, ils se rangent entre deux types extrêmes, les Scients – qui s’occupent principalement « à tout scier, hacher, pulvériser et dissoudre » – et les Sophes qui ont des devises comme « Je sais tout, sauf moi-même », « Je connais tout, sauf moi-même », « Tout est dans tout, sauf moi ». Sans oublier les Logologues, des explicateurs d’explications qui « s’ingénient à décortiquer les propos des autres pour en extraire une vérité inutile et sans corps ». Prodigieux tableau d’une Babel qui a fait oublier à l’humanité le véritable mode d’emploi de la parole, La Grande Beuverie se clôt sur une dernière partie, « La lumière du jour », qui est comme une sortie de la caverne platonicienne. « Mais quoi de plus réconfortant que de constater que nous sommes moins que rien ? C’est donc qu’en nous retournant nous serons quelque chose. »
Modernement polysémique, La Grande Beuverie s’offre à toutes les lectures. Non encore lesté des postulations prophétiques qui appesantiront les œuvres ultérieures de Daumal, il invite, ce livre, à bouleverser nos divers modes de penser, d’agir et de sentir, au profit d’une navigation de découvertes et d’aventures au sein de ce que Jarry appelait l’Ethernité, celle dans laquelle nous vivons.

Richard Blin

La Grande Beuverie, de René Daumal
Allia, 176 pages, 6,60

En dehors des rangs Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°195 , juillet 2018.
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