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Essais L’autre France

octobre 2018 | Le Matricule des Anges n°197 | par Thierry Cecille

Dans une somme profuse et alerte, Gérard Noiriel raconte une histoire souvent occultée : sept siècles de luttes populaires.

Une histoire populaire de la France

Dans un passé lointain : « En 1351, Jean II dit “le Bon” prit la première ordonnance du royaume de France visant ceux qui “se tiennent oyseux par la ville de Paris”. Il interdit aux ouvriers de fréquenter les tavernes les jours ouvrables et de quitter leur atelier pour chercher un meilleurs salaire. » Hier : « La grève qui a éclaté en 2016 dans un grand nombre de maisons de retraite a révélé au grand public la précarisation de ce nouveau prolétariat. De nombreux témoignages ont dénoncé les compressions de personnel, la multiplication de contrats précaires, l’obligation d’investir dans des cameras de surveillance pour répondre à la politique antiterroriste, au détriment de l’entretien des locaux et des équipements. Dans ces établissements, il n’est pas rare qu’une aide-soignante ait la charge de quatorze personnes dépendantes de plus de 85 ans ». Ce sont là, pris au hasard, deux faits parmi les dizaines qui viennent illustrer la longue chronique que relate Gérard Noiriel : « de la guerre de Cent Ans à nos jours », le combat sans cesse relancé entre les dominants – des seigneurs de la féodalité à ceux des multinationales – et les dominés – des serfs aux chômeurs, des migrants de l’exode rural à ceux de la mondialisation. Le modèle, il l’annonce d’emblée, est l’Histoire populaire des États-Unis d’Howard Zinn qui voulait, lui aussi, examiner d’en bas, du côté des (pas toujours) vaincus et exclus, « les différentes formes de domination » et les luttes toujours recommencées pour les combattre.
Noiriel a, durant de longues années, étudié l’histoire de l’immigration et les problématiques afférentes, la construction de la nation, le racisme, l’antisémitisme… Ces huit cents pages s’inscrivent alors dans la continuité de ce parcours mais correspondent également peut-être à une nécessité plus personnelle : « Mon intérêt pour les classes populaires vient en grande partie de ma propre trajectoire, typique de ces “miraculés sociaux” dont a parlé Pierre Bourdieu.(…) Comme j’ai été très tôt confronté à la violence et à la stigmatisation interne aux classes populaires, je n’ai jamais pu croire que la domination se réduisait à l’exploitation des pauvres par les riches, même s’il s’agit là d’une dimension essentielle ». La problématique de la lutte des classes, au sens strict, n’est en effet qu’un des axes de cet ample panorama, auquel son auteur a consacré plus de dix ans, et qui s’appuie sur des dizaines de thèses et d’ouvrages. Nous ne pouvons qu’indiquer quelques-uns des nombreux fils qui tissent cette énorme tapisserie chatoyante, aux couleurs contrastées.
La question des étrangers, ainsi, connaît de multiples rebondissements, de l’accueil qui leur fut réservé par les révolutionnaires de 1789 au cliché du terroriste musulman que diffusent aujourd’hui à dessein les chaînes d’information en continu, en passant par les Italiens qui à Marseille, en 1881, osèrent siffler la Marseillaise et furent accusés d’être « une nation dans la nation ». La « fait-diversion » de la presse dès la fin du XIXe siècle eut pour conséquence « la mise en intrigue du monde social » et « contribua de manière décisive à la production de stéréotypes sociaux ». Ainsi s’annonçait déjà la « démocratie du public » – public que se partagent aujourd’hui une presse aux ordres du capital et des réseaux sociaux à l’influence volatile. L’entreprise coloniale et le sort réservé aux colonisés offrent également une autre focale, une autre manière de considérer ce que la France a pu, loin de la métropole et de ses principes, inventer : si l’on sait ce que furent les différents « codes noirs » et les luttes pour l’indépendance, d’autres épisodes et trajectoires sont moins connus. Nous découvrons ainsi les destins étonnants de certains esclaves affranchis – mais aussi la « stratégie sanguinaire » qui caractérisa la conquête de l’Algérie, avec ses villages brûlés, ses déportés et ses morts.
La vie politique, quant à elle, fut bien sûr le reflet des intérêts des classes que les différents régimes, se succédant, décidaient de favoriser, mais Gérard Noiriel insiste en particulier sur la « bipolarisation » qui opposa longtemps « la droite nationale-sécuritaire » à « la gauche sociale-humanitaire ». Les deux derniers chapitres aux titres parlants (« La dernière nuit des prolétaires » et « De quel avenir Emmanuel Macron est-il le nom ? ») dressent le constat de décès de cette gauche. Mais l’historien – et le citoyen – ne cède pas à un pessimisme outrancier et rappelle, à la fin de ce long voyage dans une France malmenée : « Notre histoire a amplement montré que les classes dominantes ne renoncent à leurs privilèges que lorsque le rapport de force les contraint à des concessions ». Que faire alors ? « Au lieu de confondre la droite et la gauche et de prôner le consensus, il faudrait au contraire marquer nettement les différences entre les partis pour que les milieux populaires se détachent des sirènes identitaires et défendent leurs intérêts de classe. »
Thierry Cecille

Une histoire populaire de la France,
de Gérard Noiriel
Agone, 829 pages, 28

L’autre France Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°197 , octobre 2018.
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