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Domaine étranger Cartographie intime

octobre 2018 | Le Matricule des Anges n°197 | par Valérie Nigdélian

Traversée du temps, de la mémoire et du langage, le grand œuvre de Dolores Prato ressuscite une enfance et un monde perdus.

Bas la place y’a personne

Écrire comme on éviderait un écheveau emmêlé. Tirer le fil jusqu’à ce qu’il casse, en attraper un autre, le dérouler avec une patience infinie jusqu’à ce qu’à son tour il se brise. Bas la place, y’a personne est « une pelote de fragments » de près de 900 pages dont les éditions Verdier proposent la première traduction française. Pas à proprement parler un roman. Plutôt, pour reprendre les mots de ses traducteurs, Laurent Lombard et Jean-Paul Manganaro, « un long ruban narratif » qui, tout en boucles et entrelacs délicats, plonge dans les tréfonds de la mémoire – dans ses trous noirs et ses silences, ses enchantements sensibles et ses merveilleuses épiphanies – pour tenter de dire ce que fut une enfance à la toute fin du xixe siècle, dans les Marches italiennes. Dolores Prato (1892-1983) avait près de 80 ans lorsqu’elle commença d’écrire ce qui devait rester son second roman, et près de 90 lorsque le texte fut publié dans une version quelque peu malmenée par les coupes sévères de Natalia Ginzburg, son éditrice chez Einaudi (le manuscrit initial fut réduit à son tiers !). Et elle ne put en connaître la première édition complète, qui fut publiée posthume en 1997.
C’est donc dans l’Italie rouge et noire des années 1970 que ce « fétu de femme petite et tordue », bientôt arrivée à la fin de sa vie, se retourne vers le village et les visages de son enfance – jusqu’à ses 10 ans et son départ pour le pensionnat. Pour autant, ce retour n’a rien d’un repli. Rien d’une évocation doucereuse, rien d’une mythologie complaisante ou attendrie : ressusciter cette petite bulle – peut-être cette « cage » – que fut Treja (non loin de Macerata ou d’Ancône), et la petite fille silencieuse et solitaire qu’elle était, répond à une nécessité intime. Bas la place… est d’abord une puissante déclaration d’amour – déclaration tardive et pleine de regrets – à ceux que Prato appelle ses « oncles », deux cousins à qui sa « mère mécanique » confia sa « bâtarde intégrale » à l’âge de 16 mois : Domenico et son sourire bonhomme, ses mains d’or capables de tout réparer, à la fois prêtre, « cordonnier presque et menuisier, botaniste et chimiste (…) lumineux et illuminant ». Et sa sœur Paolina au « secret d’amour noyé dans la lecture », aux doigts éthérés et habiles et à l’élégance de reine, qui « n’avait pas le temps de me caresser (car) elle avait trop à faire à l’intérieur d’elle-même ». Trois êtres déracinés peuvent néanmoins former un îlot – un îlot empli des gestes et des mots du quotidien, où l’amour est si avare de ses manifestations qu’on peut le croire inexistant.
Élevée dans un silence total sur ses origines, et aussi peu considérée que pouvaient l’être les enfants d’alors, la petite Dolores – invisible et différente – déchiffre les discours des adultes, traque les indices, élabore des hypothèses pour trouver un sens à ce qui l’entoure : « je n’y comprenais rien et ne demandais rien », « Les explications, je les cherchais avec les yeux et avec la pensée ». Puisque l’épaisseur du monde n’est pas trouée par le langage (chez Prato, le mot est d’abord sonorité avant que d’être chose – il est donc jeux, correspondances – magique labilité), l’enfant regarde, spectatrice inassouvie et émerveillée, le grand tableau en deux dimensions qui se dresse devant elle : « Moi, je lis les signes. » Rues, murailles et mauvaises herbes ; pharmaciens, couturières, cordonniers, poissonniers, épiciers, boulangers et surtout quincailliers, « les bohémiens de la beauté » ; outils et ustensiles divers, vaisselle, chapeaux ; pâtes aux mille formes, polenta, gâteaux : « Les gens ne me parlaient pas, mais les choses, si ; elles étaient foule ; elles remplissaient la maison. » Dans chaque objet « il y a un résumé du monde ». Derrière chaque objet, une histoire. À travers chaque objet qu’ils possèdent, cachent, manipulent, un portrait des vivants.
L’inventaire obstiné de ce bric-à-brac sature le texte de formes, de couleurs, d’odeurs, requérant parfois un lecteur endurant… mais le projet de Prato implique cette longue et minutieuse traversée. Ces plongées dans l’infiniment petit du détail valent surtout pour le vide qu’elles dessinent, en négatif : « Les échappées de soleil qui déchirent çà et là mon brouillard, éclairent la surface, jamais le profond. » Pour la compulsion maladive qu’elles manifestent de cartographier, après leur résurgence parfois miraculeuse de l’oubli, les traces incertaines d’un réel qui ne l’est pas moins : « C’était quoi, ce que je vis ? Se passa-t-il, ce que je vis ? » Et pour leur tentative tragique d’arrêter le temps : en confondant passé et présent dans le creuset de la mémoire, chaque pépite exhumée du passé est un « ça a été » dont l’évidence impose la permanence. Et dont l’« apparaître et disparaître » fait advenir l’éternité.

Valérie Nigdélian

Bas la place, y’a personne, de Dolores Prato, traduit de l’italien par Laurent Lombard et Jean-Paul Manganaro,
Verdier, 896 pages, 35 

Cartographie intime Par Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°197 , octobre 2018.
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