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Domaine français Le grand basculement

octobre 2018 | Le Matricule des Anges n°197 | par Richard Blin

De la juvénilité batailleuse de leur adolescence à l’inscription artiste du vrai – en prose pour l’un, en poésie pour l’autre – retour sur l’itinéraire de deux frères d’élection.

Tout commence en octobre 1965, à Brive, au lycée Georges Cabanis. Pierre Bergounioux y entame sa dernière année scolaire. « Le troupelet familier, ingénu dans lequel je marche, depuis la sixième, se reforme pour la dernière fois, augmenté de quelques arrivants. » Dans la même classe de Terminale que lui surgit un certain Jean-Paul Michel, une sorte de Grand Meaulnes, de « ténébreux animal » à l’insolence imberbe et rieuse, un garçon dont la fougue et l’énergie allaient les entraîner à la rencontre de bien des possibles et d’abord d’eux-mêmes. Ce temps des éveils adolescents, de la jeunesse du corps et du cœur, de l’audace et des enthousiasmes, va être vécu intensément par ces deux lycéens qui ont connu la même enfance de coureurs des bois et sont natifs de la même province corrézienne, au sol inclément, aux vallées froides, et encore enclavée dans l’isolement et l’ignorance. Année de découvertes, de délivrance pour ces « gueux » que leur désir de liberté, d’ailleurs et de savoirs allait arracher à la stupeur d’une existence où les destins étaient dictés. « Les garçons s’engageaient dans l’armée, les filles épousaient des soldats  », et Jean-Paul Michel était promis aux Enfants de Troupe, un sort auquel il avait décidé d’échapper. D’où sa violence sombre mais aussi son incroyable liesse. « Elle t’habitait, tout écumant et noir que tu te sentisses. Elle te portait », se souvient Pierre Bergounioux, car cinquante ans après rien n’a été oublié comme en témoigne ce recueil de leur correspondance (1981-2017).
Discontinue, imprévisible – « On se hélait, à intervalles, comme des enfants qui s’enfoncent, en peur, dans les bois, pour savoir où l’autre était. » –, elle n’en jalonne pas moins le chemin d’une indéfectible amitié et d’une connivence nées « entre deux gamins d’une lointaine province », que bien des choses aurait dû séparer. L’un, Bergounioux, étant plutôt retenu, rêveur, contemplatif et pessimiste, l’autre téméraire, impatient d’agir et plutôt tête brûlée. Et là où le premier ne croit qu’à l’ordre de la prose et aux vertus de la « belle Raison », le second suit surtout son intuition et ne jure que par les voies abruptes mais belles et hautes du poème. Une amitié – avec un autre « pareil nonpareil », dit Jean-Paul Michel – qui s’enracine dans un « effet de complémentation », ajoute Bergounioux, et qui passe les accords et les désaccords d’idées, tant elle relève du mystère de ce qui est.
Une correspondance hantée par les « effarements joyeux » de leur année de Terminale, et par cet instant de grand basculement où quelque chose prenait fin – une histoire séculaire et noire, les « vieux âges des vieilles bauges provinciales » – dont nul n’avait conscience sauf Jean-Paul Michel. « Tu étais le seul, par tes actes à le deviner, à l’épouser. » C’est qu’il n’était pas question pour lui de prendre à son tour sa place « dans la cohorte des spectres », qu’il était prêt à dire non à « ce bloc d’impitoyable brutalité réelle », à la « haine refroidie qui mijote dans les campagnes » ; à refuser la vieille réalité, à choisir l’impossible, à mettre le feu, à trouver une issue. Sa force, il la puisait dans les livres, dans des signes entrevus sur du papier, dans Rimbaud : « Les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles. » Une injonction qu’il a prise pour lui et qui continue à être sa « règle en fait d’art ». D’ailleurs l’un et l’autre sont d’accord pour dire que « c’est sans doute d’un élargissement poétique de la vie que procédait le mouvement sans exemple ni précédent qui (les) a emportés ».
Au fil du temps et de la parution de leurs livres respectifs, on retrouve les échos de leur jeunesse singulière. Lisant les livres de son interlocuteur, Pierre Bergounioux écrit : «  Tu ne peux faire que l’image de tes seize ans ne hante le lecteur que je suis ». De son côté J.-P. Michel, qui reconnaît sa propre enfance dans les livres de Bergounioux, loue la confiance que celui-ci témoigne en la littérature, « ce pari sur un possible salut par des voies de parole, l’office du langage, les figures d’un récit ». Quant au caractère commotionnel de ce qu’écrit J.-P. Michel, et qui consiste à donner, par justes éclats et précises figures, une contrepartie poétique à la nue réalité sans phrase de ce qui est, elle n’étonne pas un Bergounioux qui le reconnaît là tel qu’il l’a connu et tel qu’il est toujours. L’intelligence – la perforante comme la paradoxale – la lucidité rigoureuse, le goût de la vérité, l’amitié, c’est tout l’incroyable d’être que chantent et qu’exaltent, sous les auspices d’«  heures nonpareilles », les échanges ici réunis.
Richard Blin 

Correspondance 1981-2017, de Pierre Bergounioux/Jean-Paul Michel, Verdier, 256 pages, 17

Le grand basculement Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°197 , octobre 2018.
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